Quelle place pour les femmes dans les partis politiques ?

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Entretien avec Juliette Léonard, chargée de recherche au Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion. Mi-mai, elle publie son analyse « Quelle place pour les femmes dans les programmes pour ces élections 2024 ? » à retrouver sur le site du CVFE (https://www.cvfe.be/publications/analyses/507-femmes-programmes-2024).

  1. Peux-tu nous résumer le travail que tu viens d’effectuer ?

    A l’approche des élections, avec le CVFE [Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion], nous avons voulu nous pencher sur les propositions des différents partis politiques en matière de lutte contre les violences faites aux femmes, dans une idée de rendre plus accessibles ces propositions, mais également de mettre en lumière les idéologies politiques sous-jacentes à chaque parti. Pour mener cette analyse, nous nous sommes concentrées sur les programmes des principaux partis francophones. En plus d’analyser ce que les partis proposent strictement pour lutter contre les violences faites aux femmes, nous avons également analysé leurs propositions concernant le cadre sociétal, les conditions dans lesquelles peuvent s’inscrire ces violences.  Ainsi, nous avons approfondi notre analyse sur ce que les partis proposent en termes de sécurité sociale, de santé des femmes, de mobilités, d’accès à la contraception, à l’EVRAS, etc. Cela nous a permis de voir dans quel contexte global l’émancipation des femmes s’inscrit, afin de sortir d’une vision simpliste des violences faites aux femmes qui se régleraient uniquement par un processus judiciaire pour punir l’un ou l’autre individu, mais comme résultant d’un tout sur lequel il faut agir.

    Notons également qu’il est important de voir cette analyse comme un outil : l’idée n’étant pas de noter ou de classer les partis mais de créer un lieu où sont regroupées et classées les propositions en différents items afin de faciliter une lecture comparative. A chaque lecteur et lectrice d’y trouver son sel ! Nous sommes également conscientes qu’il n’est pas suffisant de lire un programme pour analyser ce que mettent réellement en place les partis ; puis, on sait que ce qui est inscrit dans un programme n’est pas forcément une priorité, qu’il existe des conflits à l’interne, mais aussi à l’externe et que les politiques mises en place résultent de compromis entre les différents partis.

  2. Et dans les grandes lignes, qu’as-tu pu remarquer ? Et que proposent les partis ? 

    Déjà, on voit qu’il y a une grande différence entre les partis qui s’emparent des thématiques liées aux femmes et ceux qui ne s’en emparent absolument pas. Globalement, on observe un clivage gauche-droite : chez les partis de gauche (PS, Ecolo, PTB), et chez les Engagés, la question des femmes est plutôt transversale, dans le sens où elle se retrouve dans différentes parties du programme : si on parle de la santé, on va parler de la santé des femmes, si on mentionne les pensions, on mettra en avant les plus faibles pensions des femmes. Par contre, au sein de DéFi et du MR, il y a très peu de place pour les femmes, les spécificités de ce que vivent les femmes ne sont que peu pensées et peu abordées. Au-delà de cette place réservée aux femmes dans les programmes, on voit que certains partis ont plusieurs propositions qui visent à consolider les droits des femmes, à lutter contre les inégalités salariales, à lutter contre les violences faites aux femmes, etc. Mais dans d’autres partis, il est assez questionnant, voire inquiétant, de lire leurs propositions ou de constater certains manquements

  3. Tu as des exemples ?

    Oui ! Dans les propositions qui nous ont un peu affolées, on a par exemple pu voir que les Engagés ont quelques timides idées pour renforcer le droit à l’avortement : le parti propose de l’inscrire dans la constitution, de le dépénaliser, mais par la suite on lit que le parti a quelques réticences sur le fait d’allonger le délai durant lequel peut se pratiquer un avortement. De plus, le parti précise qu’il laisse la liberté de vote à ses parlementaires sur le sujet. Et nous, ça ne nous rassure pas que le parti souligne cette liberté de vote précisément à ce point-là. C’est un sujet trop important qui mérite une ligne directrice claire pour le parti.

    Nous avons également constaté que le MR se distingue assez fort des autres partis et est le seul à ne pas avoir des propositions qui sont assez basiques si nous voulons atteindre l’égalité femmes/hommes. Par exemple, c’est le seul parti à ne pas proposer d’allonger le congé paternité afin de le rendre égal au congé maternité. C’est également le seul parti qui ne se prononce pas pour la fin du statut cohabitant1, malgré les revendications féministes à ce sujet qui le dénoncent comme inégal et particulièrement pénalisant pour les femmes. En ce qui concerne l’avortement, le parti propose de l’inscrire dans la Constitution dans une proposition assez large qui est le droit à la liberté de disposer de son corps. Sauf qu’en parallèle, il ne se pose pas du tout la question de comment le rendre accessible et effectif, ne mentionne pas du tout la formation des médecins, ni le coût, le nombre de centres ou l’allongement du nombre de semaines… En bref, le MR évacue tout bonnement des questions essentielles qu’il glisse innocemment sous le tapis.

    On voit également une grande distinction à propos du secteur associatif, qui suit globalement, encore une fois, ce clivage. Tandis que la gauche mentionne l’importance du travail réalisé par le secteur associatif, considère ce secteur comme un partenaire important avec lequel travailler étroitement et dont on doit prendre en compte l’expertise ; la droite (notamment le MR mais aussi DéFi) ne mentionne quasiment pas le travail des associations, et a plutôt une attitude de méfiance envers un secteur qui pourrait être trop « politisé ». Les Engagés, eux, ont un positionnement un peu ambigu, qui est de considérer le travail effectué par l’associatif comme un travail nécessaire et vital, mais le parti propose de déléguer des tâches de l’État, comme l’accès au logement ou la santé, au secteur associatif. Cette proposition ne nous semble être bénéfique ni pour le secteur associatif ni pour les bénéficiaires, ni pour la sécurité sociale et les services publics.

  4. D’ailleurs tu as aussi analysé ce que les partis proposaient en termes de sécurité sociale et de services publics ?

    Oui, parce que les inégalités entre les femmes et les hommes sont encore fortes aujourd’hui et que ces inégalités ont des conséquences concrètes, notamment en termes d’autonomie financière et de violences vécues. Etant donné que ce sont encore globalement les femmes qui ont à charge de s’occuper des enfants, des personnes âgées, et plus largement du travail de soin, cela les maintient dans des situations où elles vont toucher de plus bas salaires (car elles sont davantage en temps partiel ou occupent des emplois moins bien payés car féminins) et où elles vont tout le temps courir à droite à gauche. C’est pour cette raison qu’on a voulu parler des pensions, des salaires, de tout ce qui est proposé en termes d’infrastructures publiques qui pourraient soulager les femmes de ces doubles journées de travail et augmenter leur autonomie, notamment financière.

    Car si les violences ont lieu dans tous les milieux socio-économiques, il est plus compliqué pour les femmes en situation de précarité de pouvoir fuir ces violences. C’est pour ces raisons que c’est important pour nous de faire mention des propositions liées à la sécurité sociale et aux services publics :  parce que lorsqu’une femme est dans une situation complexe ou de violence, si en plus de ça elle est dans une société qui aggrave son accès au logement, aux soins de santé, à la possibilité de se déplacer, à une certaine sécurité financière, qui ne propose pas assez de crèches abordables, etc. c’est d’autant plus dur de sortir de cette situation. 

    Sans les services publics et la sécurité sociale, les femmes voient empirer leurs conditions de vie au niveau financier, mais également au niveau de leur charge mentale, des trajets qu’elles doivent effectuer quotidiennement, etc. Tous ces services sont nécessaires pour soutenir et accompagner les femmes et faciliter leur vie quotidienne. Et donc, si on veut défendre les femmes et lutter contre les inégalités, il nous faut défendre ce système basé sur la solidarité. Et il faut se rendre compte que lorsque la droite s’attaque aux malades, aux chômeurs et aux chômeuses, au-delà de la violence de ces discours sur ces individus, c’est à ce système de solidarité qu’elle s’attaque. Derrière les attaques contre les chômeurs et les chômeuses, ce sont des attaques contre le chômage et donc contre la sécurité sociale. 

  5. Comment tu expliques ce clivage assez marqué entre la gauche et la droite ?

    Ce clivage gauche-droite qu’on observe n’est pas si étonnant. En effet, comme la gauche a une pensée collective – que ce soit en termes de constats ou en termes de solutions proposées –, elle pense les inégalités résultant non pas des individus (qui auraient moins bien travaillé, qui seraient moins méritants, qui seraient plus faibles), mais bien en termes de structures sociétales qui désavantagent et défavorisent certains groupes d’individus, comme je viens d’en parler, comme les femmes, les plus précaires, les personnes qui vivent le racisme, etc. Et donc puisqu’il y a une responsabilité sociétale à ces inégalités, il y a également une responsabilité collective dans la suppression de celles-ci. Dans cette logique, le féminisme est de ce fait plus compatible avec une pensée de gauche, car il pense les femmes en tant que groupe subissant des inégalités – non pas parce que les femmes seraient plus faibles ou moins intelligentes – mais bien parce qu’on est dans des structures sociétales qui les désavantagent, en leur faisant porter le travail du soin, en rémunérant moins bien les emplois féminins, etc. La droite, à l’inverse, pense la société comme la conséquence d’actions d’individus et en termes de choix posés par ces individus. Mais réduire, par exemple, le fait que les femmes aient majoritairement à charge les enfants à des choix personnels, ça ne fonctionne pas et ça va à l’encontre des discours féministes. Ce qui explique la toute petite place laissées aux femmes au sein de leur programme et la volonté de solutions davantage individuelles comme la possibilité d’augmenter ses heures de travail ou d’avoir des horaires plus flexibles.

  6. Un dernier mot pour conclure ?

    Pour finir, je dirais qu’on est bien évidemment conscientes que ce ne sont que des programmes, et que toutes les avancées féministes et tous les acquis sociaux qu’on a aujourd’hui ne sont pas venus de parlementaires qui ont voté des lois comme ça par magie, mais bien que c’est à la suite de mouvements sociaux. Que ce sont des collectifs qui se sont organisés, qui ont manifesté, qui ont revendiqué des droits, qui ont mis en place différentes choses. La place qu’occupent les thématiques féministes dans les programmes des partis politiques s’explique grâce à l’ampleur des mouvements féministes des dernières années, qui ont su imposer à l’agenda politique leurs revendications. Il ne faut donc pas se contenter de lire cette étude en se disant qu’on va voter pour tel ou tel parti et que c’est fini. Non, il y a vraiment tout un travail qui est effectué quotidiennement par les différentes associations et organisations féministes, par les syndicats, etc. et qu’il faut continuer à mener. D’autant plus qu’à travers ces programmes, on comprend que nos droits ne sont jamais totalement acquis et qu’ils peuvent constamment être remis en question. Et c’est particulièrement le cas en Flandre où il y a une extrême droite fort présente et, on le sait, une fois au pouvoir, l’extrême droite s’en prend systématiquement aux droits des femmes.

    Encore un dernier mot : avec tout ce qu’on vient de dire, on voit que les revendications féministes concernent différents pans de la société et, in fine ces revendications sont bénéfiques pour tout le monde : en luttant pour l’égalité femme/homme et l’autonomie des femmes, on améliore de ce fait la vie de tous les travailleurs et toutes les travailleuses ; de même, en renforçant les services publics, la sécurité sociale, le tissu associatif, les mécanismes de solidarité, l’accès à la santé, etc., on améliore l’existence de tout  le monde. Et donc défendre les revendications féministes, c’est lutter pour une société plus égalitaire et plus juste pour tous et toutes.

  1. [1] Le statut de cohabitant désigne la situation où deux personnes vivent ensemble, qu’elles soient mariées, liées par un partenariat légal ou non, le critère qui intervient est qu’elles partagent un foyer commun. Ce statut génère des inégalités et des dépendances financières, en particulier pour les femmes, tout en entravant la solidarité informelle et en suscitant des contrôles intrusifs. Les organisations féministes et socialistes militent pour sa suppression, car cela permettrait de lutter contre la pauvreté et l’isolement et de réduire les coûts administratifs. ↩︎

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