Par Julien Scharpé, chargé de communication aux Jeunes FGTB
Issu de la petite bourgeoisie namuroise, Léon Degrelle est un homme politique belge qui s’est illustré en tant que figure historique de l’extrême-droite wallonne. Sa légende relève moins de ses faits d’armes que le récit qu’il a tenu sur lui-même au cours de son exil en Espagne. Certainement mythomane, il racontait à qui souhaitait l’entendre avoir été un proche d’Hitler. Il se voyait comme son équivalent belge et se rêvait en tant que restaurateur du Duché bourguignon.
Dans les faits, Degrelle n’était qu’un antisémite et opportuniste méprisé par les autorités allemandes. Celles-ci lui ont trouvé comme seule utilité le fait d’aller combattre en Russie, lorsque l’Allemagne manquait de troupes et recherchait désespérément de la viande fraîche à envoyer à l’abattoir. Après la guerre, Degrelle n’a répondu à aucun de ses actes en fuyant la justice. Négationniste, il présentait la Shoah comme un complot juif et n’a jamais assumé la moindre conséquence de ses actes.
Invoquer Degrelle en 2026
Méprisé et méprisable, Degrelle est parfois utilisé dans le débat politique belge pour dénoncer le style de Georges-Louis Bouchez. En effet, cette comparaison peut prêter à confusion si on se limite à quelques éléments. Les deux personnages se présentent comme des hommes providentiels, dénoncent les « élites socialistes » et apportent leur soutien aux régimes réactionnaires de leur époque.
Une comparaison à outrance pourrait également porter sur le fait que ces deux figures ont une relation ambigüe avec la réalité. Georges-Louis Bouchez se présente comme officier de réserve sans avoir passé les tests de l’armée et Degrelle comme un héros de guerre sans avoir servi pour l’armée belge. Si le président du MR a tenu des propos assimilés par certain·es comme négationnistes sur le génocide à Gaza[1], Degrelle minimisait le nombre de juif·ves exterminé·es par les nazis.
Invoquer la figure de Degrelle aujourd’hui permet de jeter le discrédit à peu de frais sur un adversaire politique. Cette personnalité est tellement grotesque et du mauvais côté de l’Histoire qu’elle est un repoussoir naturel ; ce procédé fonctionne uniquement parce que nous connaissons comment à fini Degrelle et que nous nous imposons une lecture téléologique[2] de l’Histoire.
L’Histoire ne se répète jamais
Nous pourrions également présenter Georges-Louis Bouchez et Léon Degrelle comme des figures totalement opposées. L’un est issu du libéralisme politique, l’autre des rangs catholiques. L’un a terminé ses études en droit, l’autre les a lamentablement échouées. L’un préside un parti au pouvoir, l’autre est misérablement resté à la marge de la politique belge.
Si Georges-Louis Bouchez n’est pas un centriste, celui-ci ne se revendique pas comme un héritier du fascisme. Pour le comprendre, il faut se tourner vers des figures comme Reagan, Thatcher ou encore Sarkozy qu’il présente lui-même comme modèles. Si ces trois figures ne sont pas à proprement parler d’extrême-droite, celles-ci s’inscrivent dans une tradition politique violente. Thatcher a jeté dans la misère des dizaines de milliers de mineurs anglais, Reagan a soutenu les groupes paramilitaires en Amérique latine et l’intervention en Libye de Sarkozy semble couvrir des faits de corruption.
Néanmoins, présager que Georges-Louis Bouchez se comporte exactement comme Thatcher, Reagan et Sarkozy serait aussi une erreur. L’Histoire n’est pas un scénario inéluctable qui se répète périodiquement. Adopter cette lecture relève de la simplification causale qui laisse penser que ce ne sont pas les humains qui font l’Histoire et qu’il n’existe aucune contingence[3].
Cette approche est rassurante parce qu’elle donne l’illusion de comprendre les événements passés et semble leur donner un sens ; elle déroule une narration qui semble logique et dans laquelle chacun joue un rôle bien défini. Elle ne laisse aucune place à l’ambiguïté et balaie d’un revers de la main toute incertitude : la montée du fascisme était inévitable, la crise capitaliste est la cause première, tout est la faute au traité de Versailles. Cette lecture romancée de l’Histoire n’est pas sans impact politique.
Et si ?
Si tout était écrit d’avance et répondait à de mystérieuses lois qui régissent l’Histoire, tout engagement politique serait inutile. On peut pousser le raisonnement en formulant des questions relativement absurdes : À quoi bon défendre la démocratie si la montée du fascisme est courue d’avance ? À quoi bon lutter avec son syndicat si la révolution sociale explose quoi qu’il arrive ? À quoi bon défendre le système de pensions si je ne vais jamais la toucher ?
Les fictions qui proviennent de lectures téléologiques de l’Histoire sont dangereuses parce qu’elles nous rendent impuissant·es. Accepter un scénario couru d’avance revient à renoncer à ses responsabilités en tant que militant·e et citoyen·e.
Pour en revenir à la comparaison entre Bouchez et Degrelle, elle est odieuse si on imagine que le président libéral deviendrait inéluctablement un soutien zélé de l’antisémitisme. En revanche, elle peut se révéler pertinente si on prend la peine d’apporter des nuances et de poser les bonnes questions.
Si 2026 n’est pas 1936, ces deux époques ne sont pas incomparables. Elles connaissent toutes les deux un essor de l’extrême-droite et brassent chacune leur lot d’incertitudes pour celleux qui les traversent. Comparer Bouchez et Degrelle n’a de sens que si l’on interroge les risques que comporte l’opportunisme en politique, au même titre qu’une comparaison entre Paul Magnette et Henri de Man ou encore Raoul Hedebouw et Viatcheslav Molotov.
[1] Brabant, F., & Vernier, P. (2024, 18 mars). Palestine : face à Bouchez, Magnette se lève et veut se casser. Wilfried. https://www.wilfriedmag.be/articles/palestine-face-a-bouchez-magnette-se-leve-et-veut-se-casser/
[2] La téléologie est la doctrine philosophique qui explique les phénomènes non par leurs causes passées, mais par la finalité ou le but qu’ils sont censés accomplir.
[3] La contingence désigne le caractère d’un événement ou d’une chose qui pourrait ne pas exister ou être différent, s’opposant ainsi à ce qui est rigoureusement nécessaire.