Par Julien Scharpé, chargé de communication aux Jeunes FGTB
En l’espace de 15 ans, les milieux militants ont massivement investi les réseaux sociaux comme nouveaux terrains de lutte. Bien que ces espaces permettent de visibiliser massivement les revendications que portent les différents groupes politiques, ils ont également encouragé les conflits idéologiques les plus stériles.
Certain·es militant·es malhabiles utilisent des stratégies pour se distinguer socialement et tirer les marrons du feu pour leur propre profit. La moindre actualité devient à leurs yeux une occasion de susciter la polémique, par exemple en n’hésitant pas à grossir des clivages plutôt qu’à chercher à les effacer. Ainsi, le fait de se déclarer matérialiste contre les idéalistes, révolutionnaire contre les réformistes, ou encore authentique contre les révisionnistes devient une sorte d’enjeu identitaire.
Cette attitude pourrait prêter à sourire si elle était sans conséquence. Or, l’Histoire ouvrière nous démontre qu’entretenir des divisions lorsque l’extrême-droite progresse relève du suicide.
Classe contre classe
Dès 1928, l’Internationale Communiste développe une stratégie de lutte qui assimile les sociaux-démocrates aux fascistes. Les conclusions du sixième congrès de l’IC sont claires et présentent la social-démocratie comme les réserves de la société bourgeoise, son plus sûr rempart[1].
Concrètement, cette période se traduit par des attitudes sectaires de la part de la Section française de l’internationale communiste (SFIC) en France et du parti communiste allemand (KPD) en Allemagne. On peut prendre l’exemple des élections législatives de 1928, où la SFIC refuse tout désistement au second tour en faveur de candidats socialistes, favorisant l’élection de candidats de droite. Ou encore en Allemagne où le KPD se joint aux côtés des nazis pour leur campagne pour la dissolution du parlement de Prusse, alors acquis aux socialistes[2].
Les divisions au sein de la gauche étaient à leur paroxysme et empêchaient la moindre collaboration sur le terrain. Celles et ceux qui refusaient la division étaient alors qualifié·es de traîtres et exclu·es de leur parti.
Le danger fasciste
Dès 1922, Mussolini prend le pouvoir en Italie et c’est en 1933 que Hitler l’acquiert en Allemagne. Rapidement, les militant·es de gauche sont réprimé·es sans exception. La situation internationale fait pousser des ailes aux différents groupes d’extrême-droite qui s’imaginent prendre le pouvoir partout où ils se trouvent.
La situation est telle qu’en France, une manifestation antiparlementaire est organisée le 6 février 1934. Des associations d’anciens combattants et des ligues d’extrême-droite se réunissent devant la Chambre des députés pour protester contre le limogeage de Jean Chiappe. Celui-ci, détesté par la gauche pour avoir réprimé violemment chaque mouvement social pendant 7 ans, est écarté de sa fonction de préfet de police après avoir trempé dans une affaire de corruption.
La manifestation tourne à l’émeute sur la place de Concorde. Des milliers de manifestants, dont une frange est armée, attaquent la police en tentant de marcher sur le palais Bourbon. Les affrontements se poursuivront dans la nuit et d’autres manifestations auront lieu les jours qui suivent.
À la suite de ces émeutes et de la polémique qu’elles ont suscitée, le gouvernement Daladier tombe et fait place à un gouvernement « d’union nationale », surtout composé des principales figures de droite de l’époque. On y retrouve notamment le maréchal Pétain qui collaborera dès 1940 avec l’occupant allemand.
Si la droite se retrouve renforcée par cette séquence politique, la situation agit comme un électrochoc pour l’ensemble de la gauche.
Quand la base sociale force l’unité
Face à cette tentative de coup d’État fasciste, la classe ouvrière veut retrouver son unité. Les communistes français appellent à manifester le 9 février 1934 et les syndicalistes socialistes organisent une grève générale suivie par 4 millions de travailleur·euses le 12 février.
Le jour de la grève générale, deux manifestations sont organisées à Paris : l’une par les communistes, l’autre par les socialistes. Les directions des différentes organisations ouvrières continuent de s’affronter et de se diviser jusqu’à cette date.
Mais lors de la jonction des deux cortèges sur la place de la Nation, on observe l’ensemble des militant·es scander « Unité ! Unité ! ». Si le mouvement ouvrier s’était scindé 15 ans plus tôt, la majorité des militant·es de terrain avaient déjà milité ensemble. Dans certaines usines et surtout en province, les militant·es avaient peu suivi la doctrine de désunion et d’affrontement fratricide.
Ce jour marque un tournant historique pour le mouvement ouvrier. Sous la pression populaire, les directions socialistes et communistes opèrent un virage à 180° et cessent de se diviser. Les différents partis de gauche créent des Front populaires en vue de réunir les communistes, socialistes et les radicaux de gauche pour lutter contre le fascisme et construire des démocraties sociales. Ceux-ci se concrétiseront en France, en Espagne et en Grèce. Quelques mois plus tard, la stratégie d’unité permet à la gauche de triompher aux élections françaises et de préparer le terrain pour la grève générale de 1936.
Lorsque la lutte n’est pas un simple enjeu de distinction sociale et s’inscrit dans la lutte des classes, elle ne permet pas seulement d’empêcher l’extrême-droite d’accéder au pouvoir, mais également aux travailleur·euses de jouir de nouvelles conquêtes sociales.
[1] Internationale communiste. (1928). Programme de l’Internationale communiste du VIe Congrès. Marxists Internet Archive. https://www.marxists.org/francais/inter_com/1928/ic6_prog.htm
[2] Wollenberg, E. (1934, 1er août). Aux membres du KPD ! Aux combattants du Front Rouge ! Aux sans-parti, aux travailleurs communistes oppositionnels ! Marxists Internet Archive. https://www.marxists.org/francais/general/wollenberg/works/1934/wollenberg_193408.pdf