Entretien avec Sanna Abdessalem de la plateforme achACT – Coalition d’organisations belges solidaires avec les travailleur·euses de l’industrie de l’habillement du monde entier
Tout d’abord, peux-tu expliquer le fonctionnement d’une chaîne de production de vêtements ?
Une caractéristique de l’industrie de la mode – et du prêt-à-porter en général – c’est que depuis les années 70 et l’essor de la mondialisation, plus aucune enseigne ne produit elle-même les vêtements qu’elle commercialise. Les marques délocalisent leurs filières et recourent massivement à la sous-traitance, c’est-à-dire qu’elles font appel à des fournisseurs aux quatre coins de la planète pour produire. Ainsi, elles choisissent les pays respectant le moins les droits sociaux et la liberté d’organisation, avec un salaire minimum au plus bas afin de produire au plus bas coût. C’est une réelle stratégie de leur part. Ainsi, une enseigne comme H&M ou Zara peut avoir plusieurs centaines de fournisseurs dans des pays d’Asie de l’Est, du Sud-Est, d’Afrique du Nord ou d’Europe orientale.
Dans un premier temps, les enseignes ont délocalisé leurs usines, puis elles ont très vite arrêté de produire elles-mêmes et de posséder leurs propres usines. Les enseignes créées ultérieurement n’ont même plus tenté de produire elles-mêmes : elles ont fait dès le départ appel à des usines sous-traitantes, caractérisées par l’exploitation massive des travailleur·euses qui y travaillent. Même quand elles se targuent de respecter le salaire minimum en vigueur dans le pays, il est important de rappeler que le salaire minimum reste bien en deçà du salaire vital. Les salariés ne reçoivent donc pas suffisamment pour vivre dignement.
Pourquoi le salaire minimum est-il si bas?
Simplement car les entreprises cherchent à faire un maximum de profit sur le dos des travailleur·euses. Comment ? D’abord en mettant en concurrence les usines et en leur dictant de faire valoir le prix le plus bas. Les entreprises n’hésitent alors pas à aller produire chez le voisin si la main d’œuvre est moins chère ou si la production est plus rapide. D’autre part, les États sont également mis en concurrence entre eux : quel intérêt a donc un pays comme le Bangladesh d’augmenter ses minima sociaux si pèse la menace de perdre toute l’industrie présente. Les États ont certes une responsabilité mais ce sont les marques qui font pression sur les États et sur les usines de production : elles ont donc la plus grande part de responsabilité, puisque in fine, ce sont elles qui engrangent le plus grand profit au détriment des droits humains. Nous nous devons également d’alerter sur les dégâts environnementaux dûs à l’industrie textile car de plus en plus de vêtements sont produits à base de fibres synthétiques et dépendent de l’industrie pétrochimique. La destruction de l’environnement est évidemment un désastre pour la planète et pour les travailleur·euses.
Quelles sont les conditions de travail dans les usines textiles ?
Notons d’abord que l’ancien PDG de Zara – du groupe espagnol Inditex – est un des hommes les plus riches de la planète, et il n’est qu’un exemple parmi d’autres. Cette richesse indécente est permise par l’exploitation des travailleurs et travailleuses, des femmes principalement. Elles travaillent environ 12 heures par jour, parfois davantage, parfois 7 jours sur 7. La pression pour que les travailleur·euses fassent des heures supplémentaires est fréquente– qu’iels acceptent tant le salaire est insuffisant. Iels travaillent plusieurs semaines à la suite, sans pause, dans des conditions désastreuses. Ce rythme insoutenable détruit leur santé. De plus, dans les pays comme le Pakistan ou le Bangladesh, à cause du dérèglement climatique, on observe une augmentation des températures extrêmes dans les saisons sèches. Imaginez le ressenti dans les usines. Et ça, c’est quand ce n’est pas le bâtiment lui-même qui s’effondre sur les travailleur·euses, comme ça a été le cas en 2013 avec le Rana Plaza, où 1138 personnes sont mortes sous les décombres de leur usine. Ce n’était pas un accident car les fissures du bâtiment avaient été signalées : ce sont les patrons qui ont fait pression sur les travailleur·euses pour qu’iels aillent travailler. On se rend compte de l’importance du syndicat. Par exemple, au sein de l’usine du Rana Plaza,en présence d’un syndicat, il y aurait pu avoir une résistance plus forte à ne pas aller travailler ce jour-là du fait des fissures observées.
Y-a-t-il eu des tentatives de création dans des syndicats dans ces usines-ci ?
Il y a toujours des tentatives d’organisation collective. Qu’elles prennent la forme d’un syndicat, c’est l’idéal, mais il arrive que l’organisation des travailleur·euses prenne une forme différente, du fait de la répression ou des discriminations syndicales. À travers notre réseau international, on travaille étroitement avec ces organisations de relayer leurs luttes.
Quelles revendications portent les syndicats dans les pays de production et comment pouvons-nous être solidaires ?
Leurs revendications sont portées soit à l’échelle d’une usine soit à l’échelle d’un pays. Par exemple, il arrive qu’une prime ne soit pas versée ou que des heures supplémentaires soient non payées. Les syndicats vont alors s’organiser pour que les droits des travailleur·euses soient respectés. A travers le réseau Clean Close Campaign, on interpelle les entreprises de mode et on active la solidarité d’un bout à l’autre de la filière, depuis la demande des travailleurs et travailleuses dénonçant les violations de leurs droits, jusqu’à l’entreprise qui s’approvisionne dans cette usine. On fait ainsi pression publiquement sur les entreprises, en menant des campagnes et en les interpellant pour obtenir gain de cause. Pour le dire simplement, le réseau Clean Close Campaign essaie de lier les luttes du local à l’international.. Pour donner un exemple, en 2023, lors de la révision du salaire minimum légal au Bangladesh, les organisations membres de la Clean Clothes Campaign se sont mobilisées partout pour soutenir les luttes concernant l’augmentation du salaire minimum et les revendications des syndicats bangladais.
En quoi la solidarité internationale est nécessaire ?
La lutte internationale est nécessaire et complémentaire avec les luttes qu’on mène au niveau national, notamment car les mécanismes d’exploitation d’un bout à l’autre de la chaîne de production sont les mêmes, depuis les usines de confection jusqu’au magasin en Belgique. Ce sont les mêmes mécanismes utilisés par le patronat pour détricoter les acquis sociaux, pousser au flexijobs, engager de plus en plus d’intérimaires et de jobs étudiants afin d’affaiblir le syndicalisme. L’ennemi est le même et c’est en ça qu’on a besoin d’une mobilisation de syndicat à syndicat. Par ailleurs, les attaques sur nos droits sont particulièrement visibles avec le gouvernement Arizona qui toque à notre porte chaque jour. En se mobilisant pour les droits sociaux partout dans le monde, on se mobilise aussi pour nos propres droits.
Est-ce que le réseau a obtenu des victoires récemment ?
On cherche souvent de grandes victoires mais s’organiser collectivement et lutter ensemble est déjà une victoire du quotidien. Cela signifie que la répression n’a pas gagné et qu’on est toujours là pour se mobiliser.
L’une de nos victoires les plus marquantes concerne la mobilisation pour l’augmentation du salaire minimum au Bangladesh que je mentionnais plus tôt. Leur mouvement a été violemment réprimé : plus de 48 000 personnes ont été visées par des plaintes pénales arbitraires, sans preuves, avec à la clé des menaces d’arrestation et d’emprisonnement. L’objectif était clair : casser la mobilisation et faire taire les revendications sociales. Face à cette répression massive, une mobilisation s’est organisée au Bangladesh comme à l’international. Depuis la Belgique, on a soutenu cet élan, aux côtés de la FGTB et de la CSC, en faisant pression sur les grandes enseignes qui s’approvisionnaient dans les usines concernées afin qu’elles interviennent. Et cette mobilisation collective a porté ses fruits ! Les charges pénales visant les travailleurs et travailleuses ont été abandonnées. En parallèle, les syndicats Bangladais ont obtenu de leur gouvernement l’abandon progressif des plaintes restantes. C’est une victoire collective majeure, à la fois concrète et porteuse d’espoir.
Elle rappelle une chose essentielle : c’est ensemble que nous pouvons faire reculer la répression et peser face aux injustices, qu’il s’agisse de l’exploitation, du capitalisme dérégulé ou des défis climatiques. C’est dans cet esprit qu’on appelle le plus de monde à signer et soutenir notre Manifeste pour une mode justet, afin que la voix des travailleurs et travailleuses soit enfin entendue et prise en compte.
Ensemble, nous devons nous battre pour une transition juste, c’est-à-dire une transformation nécessaire de l’industrie pour faire face au dérèglement climatique et aux enjeux sociaux, en mettant les travailleur·euses au centre.
