Par Benjamin Vandevandel, détaché pédagogique aux Jeunes FGTB
Le président du MR a un jour affirmé que la lecture de fiction serait « une perte de temps » car elle n’apprendrait rien au lecteur « sur le vrai monde. » Rien n’est plus faux : la fiction est au contraire un puissant outil d’analyse des relations humaines, de compréhension indirecte de nos sociétés tout comme un essentiel outil de construction de l’esprit critique. Zola, Steinbeck, Ernaux, Kobayashi, Orwell, Atwood … autant d’auteur·rices dont l’œuvre nous apprend énormément sur les dérives de nos sociétés. Le 7ème art n’est pas en reste : Eisenstein, Chaplin, Varda, Akerman, Zhao … leurs œuvres classiques sont ancrées dans l’imaginaire collectif. Carpenter, Romero, Fargeat ou encore Ducournau ont brillamment utilisé les codes du cinéma de genre pour mettre en avant les travers de nos sociétés… Ajoutons le nom de Demián Rugna à la liste, tant son film « When Evil Lurks » sorti en 2023 peut être envisagé comme une allégorie de la montée au pouvoir de Javier Milei.
Le long-métrage met en scène une communauté rurale confrontée à une présence maléfique ayant pris possession du corps d’Uriel, simple paysan qui voit son corps littéralement transformé en sac à pus au fur et à mesure que le démon s’impose en lui. Les frères Pedro et Jimi, principaux protagonistes du récit, demandent l’aide de Ruiz (riche propriétaire du terrain sur lequel logent Uriel et sa famille) pour se débarrasser du corps afin d’éviter une contagion. Les personnages du film ne remettent aucunement en question la réalité de la possession : elle fait partie intégrante de leur réalité et doit absolument être éradiquée. Elle ne le sera pas : par ignorance, fatigue ou défiance envers les institutions, les protagonistes échoueront à appliquer les protocoles censés être connus et maîtrisés pour éradiquer le mal.
On peut évidemment comprendre en première lecture une allégorie de la crise Covid et de la propagande antivax qui pris alors une ampleur considérable sur les réseaux sociaux. Mais l’originalité de l’œuvre tient justement dans l’analyse plurielle que peut en faire chaque spectateur·rice ; Demián Rugna n’ayant pas infirmé ou confirmé une thématique sociétale en particulier, il laisse au public la liberté d’interpréter son métrage… Ne nous en privons pas, c’est l’essence même du cinéma de genre !
L’angle de l’arrivée au pouvoir de Milei se traduit par les mêmes ressorts que ceux illustrés dans le film : crise économique chronique, inflation galopante (le milieu rural est représenté pauvre et isolé) et défiance profonde envers les élites politiques. La seule autorité vaguement reconnue est celle du riche propriétaire qui échouera très vite à endiguer le mal ; une fois Ruiz éliminé par l’entité, Pedro et Jimi se verront libres d’interpréter à leur sauce les règles perçues comme défaillantes et, par leurs actes irrationnels et violents, amèneront le mal à éclore sous la forme d’un enfant dans un final d’une noirceur malheureusement bien actuelle. Cet enfant-démon né de la défiance des pouvoirs en place présentés comme inefficaces et corrompus est une représentation de la personnification du projet politique de Milei. Comme le démon, Mieli s’est nourri de la peur, de la confusion, de la désignation d’ennemis facilement identifiables, de la propagation de récits alternatifs (économiques, sociaux, identitaires) pour accéder au pouvoir avec la promesse de réponses simples à des éléments complexes, par l’attrait de solutions extrêmes à l’épuisement collectif face à des mécanismes institutionnels jugés désuètes et inefficaces. Milei, comme le mal de « When Evil Lurks » (que l’on peut traduire par « quand le mal rôde »), est une figure « antisystème » qui a pu monter en puissance grâce à une accumulation de mauvais choix à la fois individuels (des politicien·nes) et collectifs (des institutions) ; la rupture représentée par Milei n’est pas un accident, mais l’aboutissement d’un processus amenant la figure d’autorité fascisante comme une issue envisageable et non comme une menace pour la démocratie.
« When Evil Lurks » se distingue finalement par son refus de proposer une résolution rassurante. Le mal, une fois libéré, ne peut être simplement contenu ou annulé. Il transforme durablement le paysage humain et social. Cette absence de retour à la normale fait écho aux incertitudes qui entourent l’avenir politique et économique de l’Argentine. L’arrivée au pouvoir d’un dirigeant aussi clivant que Milei ne constitue pas une parenthèse mais potentiellement un point de bascule où les tensions accumulées peuvent soit se résorber, soit se cristalliser dans des formes plus fascisantes d’exercice du pouvoir.
Comparer une œuvre de fiction horrifique à une réalité politique comporte évidemment des limites. Mais c’est précisément dans l’exagération et la métaphore que le cinéma de genre permet parfois de saisir des vérités diffuses. « When Evil Lurks » ne parle pas de politique au sens strict, mais de la fragilité des structures collectives face à des forces qui les dépassent. En cela il éclaire, en creux, les conditions qui rendent possible l’émergence de figures comme Milei : un terrain fragilisé, une absence de règles claires, une peur diffuse et la tentation de solutions radicales face à l’inconnu — y compris lorsque ces solutions flirtent avec des idéologies autoritaires que l’on croyait révolues.
Le film pose une question centrale : comment faire sens lorsque nos repères sociétaux s’effondrent ? Comment réagir à un paysage médiatique majoritairement aux mains de milliardaires d’extrême-droite ? Comment travailler avec une droite dont les frontières avec l’extrême-droite deviennent de plus en plus poreuses sur certains sujets, un monde politique dont les prises de paroles ne s’encombrent parfois plus de faire la différence entre ressenti et réel, entre faits et complotisme parfois assumé ?
Comme souvent, le cinéma de genre se fait miroir de nos sociétés. En plus de nous offrir une œuvre profondément novatrice dans sa manière de présenter un exorcisme à l’écran, Demián Rugna nous livre, même inconsciemment, un film intensément politique.
Face à la complaisance politique comme médiatique de plus en plus marquée à l’égard de l’extrême-droite, faisons nôtre l’épilogue de « La Résistible Ascension d’Arturo Ui » de Brecht : « Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds. Agissez au lieu de bavarder. Voilà ce qui aurait pour un peu dominé le monde ! Les peuples en ont eu raison, mais il ne faut pas nous chanter victoire, il est encore trop tôt ; le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde.1 »
Apprenons à voir, et combattons !
- Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui , 1941 (parution 1959) ↩︎
