Les garde-fous ont sauté : petit point sur la situation américaine et les liens avec l’Europe et la Belgique.

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Par Gaspard Massart, animateur aux Jeunes FGTB Namur

Les garde-fous ont sauté : petit point sur la situation américaine et les liens avec l’Europe et la Belgique.

Aux États-Unis, la police ICE, originellement chargée de l’immigration aux frontières, est aujourd’hui devenue une police « para-militaire » interétatique, bénéficiant d’un soutien quasi illimité du gouvernement fédéral [américain]. Aux États-Unis, la police est une prérogative étatique et non fédérale. C’est pour cette raison que l’exécutif de Trump utilise l’ICE, la garde nationale et l’armée car il ne peut commander les agents de police « classiques ». La mutation de l’ICE en une police intervenant sur le sol de tous les États en fait donc, de facto, une police para-militaire.

La mort d’une activiste anti-ICE en début d’année montre la violence de cette milice qui a tout de suite reçu le soutien inconditionnel de l’exécutif, avant même les résultats de l’enquête. L’impunité totale offerte aux agents criminels est un phénomène qu’on observe aussi en Europe. On pourrait citer le scandale de Sainte-Soline en France et les violences policières observées à Bruxelles en octobre et mars derniers, qui n’ont donné lieu à aucune sanction.

L’accélération et le renforcement du déploiement de l’ICE posent question. D’abord active uniquement aux frontières, puis chargée d’arrêter des migrant·es présenté·es comme dangereux·ses (proches de gangs ou de cartels), il lui est désormais demandé de faire du « chiffre », au point d’arrêter même des étranger·es naturalisé·es américain·es, c’est-à-dire des personnes nées hors des États-Unis mais disposant de papiers américains en ordre. Au-delà du fait que cela rappelle les propos récents de Clarinval sur les exclu·es du chômage, à savoir quand il a dit sur RTL que moins de la moitié des exclus étaient belges. En confondant ainsi nationalité et origine et amalgamant tous les exclus avec un parent d’origine étrangère ainsi que tous les belges nés sur un autre territoire à des « non-belge », cela induit surtout que plus personne n’est à l’abri de cette police.

Mais un autre scandale nous parvient des USA, un scandale qui précise encore l’état de fascisation de ce pays : les camps de concentration (le mot est choisi avec soin), dans lesquels sont enfermé·es les personnes arrêtées par l’ICE avant d’être expulsées vers leur pays d’origine ou vers le Salvador. Ces camps sont extrêmement difficiles à visiter pour les élu·es. Un délai de préavis de sept jours pour les visites a été introduit par l’exécutif. Ce délai, jugé illégal, est pourtant réintroduit très régulièrement, obligeant à relancer des procédures judiciaires à chaque fois. Dans les faits, les élu·es ne peuvent donc presque jamais visiter ces prisons de manière spontanée. Des zones « off limits » ont également été mises en place.

Fin décembre, un agent d’un de ces centres pénitentiaires a plaidé coupable pour une quinzaine d’agressions sexuelles sur une détenue. L’enquête est en cours, mais les informations préliminaires sont glaçantes : le modus operandi consistait à emmener cette femme dans un vestiaire pour la violer, couvert par un collègue, et à acheter son silence en lui fournissant des lettres et des photos de ses proches. Le fait que ces camps soient difficilement accessibles aux élu·es, et encore moins de manière spontanée, ainsi que les scandales qui en fuitent, indiquent des conditions de détention déplorables et illégales.

Nous sommes par ailleurs bien informé·es de la tendance forte des États-Unis à torturer certain·es détenu·es et à les maintenir en détention sans jugement, notamment à Guantánamo. Des personnes sans lien avec Al-Qaïda y ont été torturées sous prétexte de lutte contre le terrorisme après le 11 septembre. Ce passif des autorités américaines ne peut que nous inquiéter quant aux conditions de détention actuelles, d’autant plus que Trump considère de nombreux·ses migrant·es comme des terroristes et que l’ICE franchit des propriétés privées sans mandat pour arrêter des personnes, ce qui est hautement illégal et prouve, s’il le fallait encore, leur rapport plus qu’ambigu à la loi.

Plusieurs éléments démontrent une fascisation profonde des États-Unis :

–          La déshumanisation totale, par les autorités fédérales, des migrant·es (avec ou sans papiers), qualifié·es d’« aliens illégaux ».

–          L’impunité quasi totale des agents de l’ICE, couvert·es à l’excès par l’exécutif.

–          L’existence de camps d’emprisonnement non accessibles (en tout cas pas de manière spontanée) aux élu·es, empêchant toute vérification de la légalité des conditions de détention, que l’on peut supposer catastrophiques au vu du passif américain et de l’acharnement de l’exécutif à empêcher ou ralentir les contrôles.

–          L’élargissement extrêmement rapide du champ d’action de l’ICE pour faire du « chiffre » (Trump souhaite expulser plus de 100 000 personnes ; cet objectif n’aurait pas pu être atteint avec la population initialement visée par l’ICE, à savoir les migrant·es sans papiers lié·es à des gangs ou des cartels). Comme indiqué plus haut, l’ICE arrête désormais des personnes d’origine étrangère disposant de papiers en règle et ne respecte plus la propriété privée, pourtant sacralisée aux États-Unis.

Ces éléments rappellent les heures les plus sombres de notre histoire, évidemment celles de l’Allemagne nazie, mais aussi celles, moins connues, des camps de concentration pour Japonais·es aux États-Unis[1]. Le fait que ni le pouvoir judiciaire, ni le pouvoir législatif n’aient été capables ou n’aient eu la volonté de s’opposer à la dérive fasciste de l’exécutif, pourtant largement documentée et souvent assumée par Trump, donne le vertige.

Si la situation est de plus en plus dramatique, la résistance s’organise néanmoins aux États-Unis. À Minneapolis, de nombreuses personnes patrouillent dans les rues équipées de sifflets afin de repérer et signaler l’arrivée des agents. Un collectif déverse également chaque jour des litres d’eau devant le bâtiment abritant l’ICE afin de créer, vu les températures très basses de la ville, d’immenses plaques de verglas pour ralentir les interventions.

À New York, de grands « congrès » sur la désobéissance civile ont été organisés à destination de milliers de manifestant·es afin de les former à s’opposer de manière efficace et sécurisée à cette police d’État.

Les gouverneur·euses constituent et restent une forme d’opposition forte à l’exécutif fédéral. Les affrontements entre polices d’État et ICE sont fréquents, et l’envoi de la garde nationale par Trump pour les « mater » est très impopulaire au sein de la population américaine.

La popularité de Trump est en chute libre et la colère gronde. On est encore loin d’une guerre civile, mais le risque est que Trump utilise ces troubles pour justifier un report des midterms.

Mais cela soulève également des questions pour nous : quelle est, chez nous, la situation actuelle sur ces enjeux et, surtout, au vu de la montée généralisée de l’extrême droite dans nos pays, disposons-nous de garde-fous plus solides que ceux des États-Unis ou risquons-nous le même glissement à court ou moyen terme ?

https://www.mediapart.fr/journal/international/240126/nous-avons-des-sifflets-et-ils-ont-des-armes-minneapolis-tente-de-resister-aux-raids-de-la-police-a
https://www.mediapart.fr/journal/international/240126/minneapolis-un-homme-de-37-ans-tue-par-la-police-des-frontieres
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https://www.mediapart.fr/journal/france/270126/les-etats-unis-basculent-la-france-au-bord-du-precipice
https://www.mediapart.fr/journal/politique/280126/violences-policieres-la-derive-trumpiste-oblige-la-gauche-francaise-ouvrir-les-yeux
https://www.mediapart.fr/journal/international/280126/apres-minneapolis-les-democrates-restent-loin-d-une-opposition-en-bloc-la-police-de-l-immigration
https://www.mediapart.fr/journal/international/290126/les-latinos-de-minneapolis-acteurs-invisibles-de-la-lutte-contre-la-police-de-l-immigration
https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/290126/le-geant-de-l-informatique-capgemini-conspue-de-toute-part-pour-ses-liens-avec-la-sinistre-ice
https://www.mediapart.fr/journal/international/310126/minneapolis-l-arrestation-de-deux-journalistes-amplifie-les-coleres

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Internement_des_Nippo-Am%C3%A9ricains

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