Benjamin Vandevandel, détaché pédagogique aux Jeunes FGTB
Le roman national français nous enseigne que les privilèges seraient tombés la nuit du 4 août 1789. Alice de Rochechouart, docteure en philosophie née en 1989, propose dans son ouvrage une lecture bien plus nuancée de l’événement : selon elle, la force de la bourgeoisie du tiers état est d’avoir réussi à s’allier avec le peuple et la noblesse pour défendre ses intérêts : « Elle a réussi à obtenir l’abolition des privilèges qui la gênaient, tout en conservant le privilège de la richesse et en légitimant ses positions sociales. » Et de faire de la propriété privée et de la méritocratie les nouveaux ciments de la République : l’individu ne s’enrichirait que par son travail, par son talent et non par des privilèges de naissance ou de caste. Mais est-ce aussi simple ? Les privilèges ont-ils réellement disparu ?
Privilège : késako ?
L’autrice nous propose cette définition générale : « les privilèges sont le système d’avantages injustes dont bénéficient certains groupes sociaux au détriment des autres, et qui révèlent les rapports de domination entre les individus. » Cette définition permet de différencier « avantage » et « privilège » et de déconstruire un discours politique de droite qui tend à considérer certains avantages de travailleur·euses comme des privilèges : « pour qu’un avantage soit qualifié de privilège, il faut qu’il participe au système de domination. » Fin du mythe comme quoi un·e enseignant·e, un·e fonctionnaire de l’état ou un·e cheminot·e soit « privilégié·e » : « lorsque l’on qualifie de privilège des droits sociaux qui permettent à tous d’être éduqué, soigné, transporté, etc., c’est qu’on veut l’absence de droits pour tous. »
Toustes privilégié·es ?
Paradoxalement, personne n’échappe aux privilèges : couleur de peau, âge, genre, santé… ont été hiérarchisés pour former une tresse de privilège. La « normalisation » est un privilège en soi, tellement ancré que celleux qui en bénéficient ne le voient plus et ne comprennent pas pourquoi il pourrait être questionné. Les débats sur le supposé « wokisme » ou le « racisme anti-blanc » en sont la parfaite illustration : le groupe dominant est à ce point surreprésenté qu’il comprendra toute mise en avant d’un autre groupe comme une menace envers ses propres privilèges. Il confondra, même inconsciemment, une attaque personnelle (être victime d’un comportement raciste en tant que personne « blanche ») avec les attaques systémiques dont sont quotidiennement victimes les personnes racisées (discrimination à l’embauche, au logement, à l’entrée en boite de nuit …). Un homme adulte peut avoir été la cible de remarques à caractère sexuel, il ne connaîtra jamais pour autant le harcèlement de rue quotidien que subissent les femmes et ce dès le début de l’adolescence.
Précisons qu’être privilégié·e ne signifie pas avoir une vie facile. Dans la tresse de privilèges que maintient le capitalisme patriarcal, un·e travailleur·euse à temps partiel en CDI reste privilégié·e au regard de l’intérimaire qui enchaîne les contrats courts entre deux périodes de chômage… son existence n’est pas une sinécure pour autant !
Le vote, rempart aux privilèges ?
On nous le répète à l’envi : nous vivons dans un système démocratique. Si l’exercice d’un gouvernement ne nous convient pas, il suffirait de passer aux urnes. Cette vision simpliste de la démocratie participative, qui ne se limite évidemment pas au glissement d’un bulletin de vote aux moments des élections, se confronte dans le réel à un constat de plus en plus évident : les élu·es sont souvent issu·es de catégories socioéconomiques et culturelles homogènes qui se révèlent minoritaires dans la société.
Combien d’élu·es du monde ouvrier à l’Assemblée nationale en France ? 1%… contre 68% de « cadres et professions intellectuelles supérieures. » En Belgique et dans bon nombre de démocraties occidentales, cette représentation inégale est la norme. Le terme de « représentativité » est donc à prendre avec des pincettes. Quand Macron prend la décision de ne pas respecter le résultat des élections de 2024 ou fait multiplier les « 49.3 » pour passer en force des mesures qui ne sont en rien à l’avantage de la majorité de la population, ce n’est que l’aboutissement d’une logique oligarchique démarrée dès la Révolution française : « Le groupe dominant prétend être légitime pour gouverner, car il serait majoritaire- en omettant de préciser qu’il n’est pas le plus nombreux, mais le plus privilégié. » Quand du haut de ces 27 ans la ministre Eleonore Simonet, fille et petite-fille de hauts responsables politiques, déclare sans ciller que « l’oisiveté est moins rémunératrice que le travail » tout en siégeant dans un gouvernement qui favorise flexi jobs, travail étudiant, intérim, nous sommes face à une parfaite illustration de la violence de classe.
Abandonner ses privilèges
On ne peut abandonner ses privilèges ; on peut en prendre conscience et lutter pour que ces derniers ne s’exercent plus, de façon individuelle comme collective. Comment espérer « une justice sociale et une prise en compte des minorités, si celles-ci sont systématiquement exclues de l’écriture des lois et des mesures politiques ? » L’autrice propose plusieurs pistes, de la co-gestion des ressources naturelles en passant par le tirage au sort des représentant·es ou encore en pensant l’éducation des enfants comme des ressources à protéger plutôt que comme futur·es soldat·es du capitalisme. Si elle n’a pas de remède miracle, sa conclusion est en revanche sans équivoque : « Pas question de remplacer l’élite dirigeante par un nouveau groupe tout aussi dominant : pour abolir les privilèges, il faut tout changer. »