La servante écarlate : Fiction ou sombre présage ?

Temps de lecture : 5 minutes

Par Laurence Dufrane, détachée pédagogique aux Jeunes FGTB

Elle s’appelle June, enfin plus maintenant, à présent on la nomme « Defred » du nom de son commandant : Fred. Defred est ce que l’on appelle une servante. Les servantes, entièrement vêtues de rouge et portant une coiffe blanche qui limite leur vision telles les oeillères des chevaux, sont des femmes en âge de procréer et dont le corps est mis à la disposition de
couples stériles issus de la haute société. Ces couples, formés d’un commandant et de sa femme, habitent de belles maisons dans lesquelles ils règnent, tels des seigneurs, se faisant servir par leur « Martha ». Ces dernières sont des femmes qui ne sont plus en âge de procréer et qui sont également mises à leur disposition.

Le couple stérile, formé par Fred Waterford et son épouse Séréna, héberge donc Defred dans le grenier de leur maison. Une fois par mois, cette dernière est attendue dans la chambre à coucher du couple pour procéder à la « cérémonie » qui se déroule de la manière suivante : la servante, après avoir pris un bain obligatoire, se retrouve face à toustes les habitant·es de la maison réuni ·es pour une prière collective. Elle est ensuite « invitée » dans la chambre à coucher du couple où elle est allongée sur le lit. À sa tête, se trouve l’épouse qui lui maintient les poignets. Entre ses cuisses se trouve le commandant soulevant ses jupes et la pénétrant jusqu’à éjaculation. Elle est ensuite renvoyée dans sa chambre avec ordre de se reposer afin de maximiser ses « chances » d’accueillir la vie. Si ses menstruations surviennent dans les jours suivants, elle se verra contrainte d’endurer le même cinéma chaque mois, jusqu’à ce que, par miracle, le commandant, souvent stérile, ait réussi à « l’engrosser ». En revanche, si l’on découvre qu’elle porte la vie, elle restera auprès de ses maîtres le temps de sa grossesse. Son enfant lui sera retiré dès sa naissance et elle sera, renvoyée chez un autre couple pour réitérer l’expérience.

En dehors de cette « cérémonie », Defred a le droit de sortir, selon un horaire bien défini et uniquement pour faire des courses, chaperonnée par une autre servante, parce que oui bien sûr, il y en a d’autres ! C’est toute une communauté qui s’est créée dans ce qui était les Etats-Unis avant que la religion ne domine la politique et devienne un état totalitaire.

Dans ce monde, les femmes n’ont plus aucun droit et ce quel que soit leur statut social. Si une femme est surprise en train de lire, elle est trainée en justice où cet acte de résistance lui coute un doigt.

Mais d’où viennent ces femmes instruites qui se laissent traiter de la sorte ? Tout simplement du monde d’avant, le monde dans lequel les femmes étudiaient, travaillaient, possédaient leur propre compte en banque. Le monde dans lequel elles étaient libres de vivre leur vie et leur sexualité sans contrainte.

Elles ont été dessaisies de leurs droits les uns après les autres pour finir par être physiquement enlevées, arrachées à leur famille, à leurs enfants, qui eux-mêmes sont enlevés et redistribués comme des petits pains, à des familles de la haute société qui ne pouvaient pas en avoir naturellement ! Elles vivent dans la terreur avec, au creux du ventre, l’espoir fou d’un jour être libérées ou d’arriver à fuir et à retrouver leurs enfants qui leur ont été arraché·es.

Alors vous l’aurez reconnu, et si ce n’est pas le cas je vous encourage à le découvrir, je vous parle ici du synopsis de « La servante écarlate » écrit par Margaret Atwood qui décrit un futur dystopique aux Etats-Unis.

Peut-on réellement parler de dystopie quand on sait que l’autrice s’est inspirée de situations réelles, vécues par des femmes à travers le monde et les époques et les a juxtaposées pour créer les conditions de vie des servantes telles que décrites dans son roman ?

Peut-on toujours croire qu’il s’agit d’une dystopie ou doit-on s’inquiéter sérieusement de ce que l’avenir nous réserve quand on sait que depuis juin, les droits des femmes aux Etats-Unis et particulièrement en matière d’avortement, ont connu des évolutions notables reflétant les tensions politiques et juridiques persistantes ?

Dans l’lowa, par exemple, la cour suprême a autorisé l’entrée en vigueur d’une loi interdisant la plupart des avortements dès la sixième semaine de grossesse. Six semaines étant à peu près le temps nécessaire à une femme pour se rendre compte de son « état ». En Géorgie, après avoir été abrogée en septembre, cette loi est, depuis octobre, de nouveau d’application sous ordre de la cour suprême de Géorgie.

Lors de son précédent mandat, Trump aura eu la délicatesse de rétablir la « loi du bâillon mondial »,11 d’annuler les aides à la contraception, de faire reculer l’égalité salariale, de demander davantage de « preuves » lors des agressions sexuelles, de faire annuler l’arrêt Roe V. Wade qui garantissait l’avortement jusqu’à six semaines de grossesse dans l’ensemble du pays depuis 1973. Depuis cette date, la décision d’autoriser ou non les IVG revient à chaque État. Dans certains d’entre eux, dont l’Arizona, l’avortement est même interdit en cas de viol ou d’inceste.

Est-il encore nécessaire de rappeler que lorsqu’une femme fait le choix de l’avortement, ce n’est jamais, et ce quel que soit la situation, un choix de confort. Criminaliser cet acte n’empêche pas les femmes d’y avoir recours, en revanche, cela les place dans une plus grande précarité médicale et met encore davantage leur vie en danger.

Au moment où j’écris ces lignes, l’investiture de Donald Trump est imminente, les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ sont ouvertement menacés. Malheureusement, ce qui se passe aux Etats-Unis a et aura toujours des répercussions dans le reste du monde alors… Je ne suis, et ne serai certainement pas la dernière à citer ces mots de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Alors restons sur nos gardes, levons le poing, la bataille ne fait que commencer !

  1. Cette règle interdit l’attribution de fonds fédéraux américains aux organisations non gouvernementales travaillant à l’étranger qui proposent des conseils ou un aiguillage en matière d’avortement, militent en faveur de la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse ou développent les services d’avortement disponibles – même lorsque les États-Unis ne financent pas eux-mêmes ces services.
    Source : https://www.amnesty.org/fr/latest/press-release/2017/01/trumpsglobal- gag-a-devastating-blow-for-womens-rights/ ↩︎

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *