ITW : les luttes syndicales aux Maroc

Temps de lecture : 7 minutes

Par Lucile de Reilhan, chargée de communication aux Jeunes FGTB

Avec les Jeunes FGTB-Bruxelles, nous avons eu la chance de participer à une mission syndicale au Maroc, co-organisée par l’IFSI, le CEPAG Bruxellois et la Centrale des Métallos MWB, afin de rendre visite à nos camarades de la Confédération Démocratique du Travail (CDT). Les différentes rencontres avec des syndicalistes de Tanger, Rabat, Casablanca, et Marrakech nous ont permis d’aborder des questions brûlantes d’actualité sur place, et d’échanger sur nos pratiques syndicales respectives. Renouvellement et féminisation du syndicat, moyens d’action, lois anti-sociales et anti-syndicales, lutte pour la Palestine : beaucoup de sujets ont été abordés et ont été formateurs. Ici, nous avons voulu en partager un aperçu avec la retranscription d’une interview d’une représentante syndicale de la CDT. 

Peux-tu te présenter en quelques mots et nous parler brièvement de ton parcours syndical ?

Je m’appelle Fatma Hafid, je suis professeure de philosophie, ici, au Maroc. J’adhère au syndicat – la Confédération Démocratique du Travail – depuis mes 20 ans. Au long de ces 40 années d’engagement syndical, j’ai beaucoup milité. Étant donné que l’enseignement était mon premier secteur d’engagement syndical, j’ai commencé mon militantisme par la lutte pour le droit à l’éducation comme un endroit fondamental pour les citoyen·nes marocain·es. 

Peux-tu présenter la CDT en quelques mots ? 

La Confédération Démocratique du Travail est un syndicat progressiste et démocrate [ le plus proche idéologiquement de la FGTB]. Il est fortement présent dans certains secteurs comme le transport, l’enseignement, la santé. Il est associé aux principaux mouvements sociaux ayant touché le Maroc au cours des 50 dernières années. Il a été créé à la suite d’une scission avec l’UMT et il milite pour la démocratie. Par ailleurs, il est la base de la première grève générale au Maroc, sur la question palestinienne. Ses membres ont fortement été réprimés durant les “années de plomb”, et le sont encore malheureusement fréquemment.

Par son travail à la fois intellectuel (discours, analyses, réflexions) et concret (grèves, protestations, prises de position), la Confédération Démocratique du Travail a redonné à la classe ouvrière son identité et l’a sortie de la marginalisation. Elle lui a permis de redevenir présente et active, jusqu’à occuper la première place au Maroc malgré les obstacles, la répression.

Quand il y a un problème politique, est-ce que vous arrivez à mobiliser ? Quels sont vos moyens d’action ?  

Pour prendre juste l’exemple d’aujourd’hui, nous comptons nous réunir afin de créer une communauté de solidarité avec les personnes emprisonnées pour avoir milité pour leur droit au logement. Plus globalement, depuis 1990, la CDT est active dans de nombreux comités de solidarité : que ce soit pour la Palestine ou pour des problèmes nationaux. Maintenant, nous nous organisons aussi beaucoup via tous les réseaux sociaux.

Nous mettons également beaucoup d’importance sur les formations syndicales. Premièrement car la formation des travailleur·euses et des militant·es est primordiale pour accompagner l’action politique : elle nous permet de connaître nos droits et de comprendre le fonctionnement du monde qui nous entoure. Deuxièmement car ces formations nous permettent d’avoir des financements extérieurs – par exemple notamment grâce à nos partenariats internationaux comme celui avec la FGTB. C’est particulièrement important pour nous au vu de nos difficultés financières. Car en effet, même si l’État est censé, légalement, financer les partis et les syndicats, nous n’avons dans les faits que peu de subventions étant donné que nous sommes de gauche – et donc dans l’opposition. Avoir plus d’argent nous permet ainsi d’offrir le transport et un repas aux adhérent·es, ce qui encourage la participation. De plus, si nous mettons en place une possibilité d’accueil pour les enfants, les femmes sont nombreuses à venir. Certes, nous devons sensibiliser un maximum sur la question de l’égalité homme-femme, mais on ne peut pas attendre de convaincre les hommes un par un à propos du partage des tâches. Il est donc très important de continuer à proposer des solutions concrètes au sein de nos syndicats pour permettre aux femmes de s’y investir davantage !

Beaucoup de camarades et de militants de gauche soutiennent les combats féministes. Mais au syndicat, il n’y a pas seulement des militants de gauche, il y a tout le monde, donc également des islamistes, avec des pensées réactionnaires. Par exemple, il est quasiment impossible de parler des questions LGBTQI+ avec ces gens-là. Ils n’acceptent pas les différentes sexualités et en font un sujet tabou. Mais nous, en tant que militants des droits humains, on trouve qu’il est primordial d’en parler.

As-tu agi pour les droits des femmes durant ces années ?

Oui, évidemment. Avec des camarades, nous avons même créé la section des femmes. Il faut savoir que ce n’est pas évident d’avoir des femmes au sein du syndicat. Les causes sont multiples, et ici, une des causes sur laquelle nous devons travailler en tant que syndicalistes mais également comme féministes, c’est la question la question des traditions et de la culture. Grâce à mon expertise dans le domaine du genre et de la sociologie, j’ai travaillé à ce que la question de l’égalité de genre soit acquise au sein de mon syndicat. Et j’ai notamment lutté pour et avec les travailleurs et travailleuses vulnérables, et surtout avec les travailleuses migrantes.

D’ailleurs, j’aimerais rapidement souligner que concernant les droits des migrant·es, il existe un véritable deux poids, deux mesures. Les Européens et les Américains défendent les droits de l’homme dans leurs pays, mais lorsqu’ils viennent chez nous, on constate que les travailleurs sont privés de leurs droits dans les usines appartenant à des patrons occidentaux. Nous ne sommes pas dupes face à cette hypocrisie et nous luttons contre l’impérialisme occidental qui nous affecte directement.

Qu’as-tu appris d’essentiel durant ces années de militantisme ? 

Ces 40 années de lutte syndicale m’ont appris qu’il faut beaucoup de courage quand on est syndicaliste. Qu’il faut souvent persévérer, tomber, se relever, nouer des alliances, bref, que le combat n’est pas tous les jours simple mais que si on ne fait rien, on a déjà perdu. Aussi, j’ai compris que les principes de notre syndicat – la CDT – sont l’égalité, le travail décent, mais pas seulement ! C’est aussi la lutte pour la démocratie. On ne peut pas seulement militer au sein de la classe ouvrière. Il faut également militer au niveau politique. Parce qu’il ne suffit pas de faire un cahier revendicatif bien détaillé : il faut un gouvernement qui nous entende et des alliés politiques de gauche au sein du gouvernement. Ainsi, nous militons à la fois pour la classe travailleuse, mais également pour que le gouvernement entende nos voix, afin que les politiques publiques aillent dans le sens de la justice sociale, de la démocratie, et des droits des travailleur·euses. Nous voulons également la fin du despotisme et de la dictature, et de toutes sortes de corruption. Pour ces combats, notre force est un large front de gauche, avec les partis de gauche, les syndicats, les associations. Et c’est tout cela, ensemble, nous permet d’atteindre de réels changements.  

Vous l’avez dit, vous avez des divergences dans vos opinions politiques entre les syndicalistes. Est-ce que vous arrivez quand même à avancer ensemble sur certaines questions ? 

Notre but n’est pas de rester à 30 ou 40 personnes, mais bien de mener des luttes sociales avec le plus de gens possible. Et plus il y a de gens au sein du syndicat, plus il reflète la société, avec ses différentes idéologies et contradictions. Et la société est traversée par une vision patriarcale de ce que doit être une femme : elle doit s’habiller comme ça, s’occuper des enfants, ne pas faire de politique, etc. Donc il faut du courage en tant que femme pour s’affirmer, même au syndicat ! Petit à petit, les femmes prennent de la place, et les hommes au sein du syndicat comprennent cela. Certes, j’ai pleuré, je suis tombée. J’ai entendu des choses qui ont pu me blesser mais maintenant je suis forte parce que j’ai 60 ans, et que je ne suis plus une petite fille qui va se laisser intimider. Et j’espère avoir un peu ouvert la voie aux femmes de la nouvelle génération qui vont s’engager à la CDT.

Peux-tu nous faire part d’une de vos plus grandes luttes sociales menées avec le syndicat ? 

C’était certainement la lutte pour le droit à l’organisation syndicale. Ici, les patrons ne laissent pas les travailleur·euses adhérer au syndicat. Nous avons dû – et nous devons encore – faire des manifestations pour défendre ce droit. Nous avons été arrêté·es, emprisonné·es. Personnellement, je suis convaincue que la vraie lutte se mènera par et avec la classe ouvrière. Car si les enseignant·es, les médecins, etc. se mettent en grève, ils auront toujours un salaire à la fin du mois. Mais ce n’est pas le cas des ouvrier·es. Ici, notre combat est double : nous devons à la fois négocier avec les patrons, mais également les forces de l’ordre, car l’État est au service du patronat. Alors, nous demandons à l’État de surveiller les patrons, et de veiller à ce que le code du travail soit respecté. 

Récemment, nous avons arraché une victoire dans une usine de volaille dans laquelle nous avons lutté pour ce droit à l’organisation syndicale et à un travail digne. Les militant·es syndicaux ont été viré·es et arrêté·es, mais grâce au combat mené, les travailleur·euses ont pu réintégrer l’usine, et le patron a même changé de directeur. Nous continuerons à nous mobiliser pour que chaque travailleur·euse ait droit à un salaire décent et un travail décent. Que la lutte continue. 

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