Par Lucile de Reilhan // chargée de communication aux Jeunes FGTB
Lors de notre mission au Maroc, nous avons eu la chance de rencontrer la coordinatrice de la maison communautaire des femmes, une branche de l’association Darna. Ce court entretien réalisé en septembre 2025 aborde les réalités des femmes Marocaines et les missions que se donnent les associations féministes telles que l’association Darna.
Est-ce que tu peux nous présenter l’association DARNA en quelques mots ? Quelle est sa mission principale ? Quelles activités menez-vous au quotidien ?
L’association Darna est une association de droits marocains, créée en 1995. Notre but est d’accompagner les enfants et les femmes dans l’accès à leurs droits, à l’éducation, à la formation et à l’insertion professionnelle. Concrètement, on accueille les personnes, on échange avec elles et on les accompagne dans leurs besoins du quotidien. On organise des ateliers et des activités (créatifs, théâtres, cuisine, échanges, sorties) pour créer du lien, rompre l’isolement et redonner confiance. On travaille aussi en équipe et avec des partenaires pour préparer des actions et les adapter aux besoins du terrain.
Dans quel contexte l’association a-t-elle vu le jour ?
L’asso a été créée au milieu des années 90 lorsque les problèmes sociaux et la pauvreté se sont accentués au Maroc, ayant pour conséquences le phénomène d’enfants vivant en rue ainsi que beaucoup de pauvreté et de chômage chez les femmes. La volonté initiale était donc de donner une place aux groupes marginalisés, de leur permettre une participation citoyenne et de les doter de compétences afin de leur permettre d’accéder à l’emploi.
Peux-tu nous expliquer les causes de cette accentuation des inégalités au milieu des années 90 ?
Il existe plusieurs causes à cette augmentation des inégalités. Premièrement : l’ajustement structurel que la Banque mondiale et le FMI ont imposé aux pays du tiers-monde afin de rembourser les dettes – pourtant illégitimes. La première phase, entre 1982-92, consistait à forcer l’État marocain à réduire son budget dans l’éducation, la santé, l’emploi et le logement. Cela a eu des conséquences négatives sur la population marocaine. En parallèle, nous avons fait face à une sécheresse importante sur le long terme, alors même que l’économie marocaine de l’époque était principalement basée sur l’agriculture. Cette sécheresse a affecté l’économie
et la population puis causé un exode rural, notamment vers Tanger. En arrivant en ville, les familles nombreuses n’ont pas eu la possibilité de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. C’est dans ce contexte de pauvreté que les parents n’ont pas d’autres choix que de laisser leurs enfants “traîner” en rue et travailler de manière informelle. C’est à Tanger et à Casablanca – villes industrielles – que nous avons commencé à observer ce phénomène. Ces enfants “de la rue” rencontrent, de fait, des difficultés scolaires, peuvent développer des addictions aux drogues ou encore l’envie de partir en Europe en tant que mineur·es non accompagné·es.
Peux-tu nous parler davantage de la maison communautaire des femmes ? Quelles problématiques rencontrent les femmes ici ? Comment décrirais-tu votre public ?
Les femmes arrivent ici particulièrement vulnérables. Elles sont soit analphabètes, soit n’ont pas eu l’opportunité de faire des études ou des formations professionnelles. N’ayant pas les compétences demandées pour le marché de l’emploi et faisant parfois partie de familles à faibles revenus ou sans revenus, ces femmes sont en souffrance. Et on le sait, la pauvreté économique et culturelle amène des problèmes sociaux, la difficulté de fuir des violences conjugales, des problèmes psychiques et de santé, etc. Les femmes avec qui on travaille sont souvent des femmes célibataires qui ont quitté l’école et doivent se prendre en charge, ou bien
des femmes mariées qui doivent aider leur famille ou devenir cheffe de famille suite à une maladie ou au chômage du mari.
En plus de la formation professionnelle, l’alphabétisation, l’éducation et l’accompagnement qu’on leur offre, on leur propose également un accompagnement psychologique essentiel, avec l’aide d’une psychologue bénévole. On fait également de l’aide juridique ou de l’orientation
vers une avocate ou d’autres associations pour d’autres problématiques. En temps normal, la maison des femmes propose aussi un suivi médical mais actuellement nous manquons de budget pour que tous les services soient fonctionnels.
Comment réagissez-vous face aux coupes budgétaires que l’Etat vous impose ?
L’association laisse de toute manière la maison ouverte, avec quelques activités, mais malheureusement, le manque d’argent impacte tout de même la capacité d’encadrement et de gestion des activités qu’on propose, pourtant essentielles à l’émancipation des femmes. Les actions organisées, la vente de nos produits confectionnés sur place ou de repas génèrent un peu de revenus, mais pas assez que pour nous financer entièrement. Actuellement, nous avons un groupe qui réfléchit à la mise en place d’un plaidoyer dans ce sens, car l’Etat se repose et délègue de plus en plus la gestion de certains services sur des associations comme
les nôtres, sans les moyens nécessaires.
Différentes femmes de différentes cultures vivent et travaillent ensemble dans l’association, est-ce que tu peux nous en dire plus ?
Oui, depuis presque 20 ans, le Maroc est devenu un pays de passage de femmes et hommes migrant·es subsaharien·nes se rendant en Europe. Cela fait environ 5 ans que le Maroc est devenu un pays de résidence. Comme d’autres associations, nous intégrons alors ces populations dans des projets de coopération internationale, nous leur offrons le service de
formation et le transport pour venir suivre les formations. Nous avons également intégré leurs cultures dans les formations professionnelles : c’est comme ça que nous avons conçu les ateliers de confection (qu’ils soient textiles ou culinaires) interculturels. Par exemple, les femmes de différentes cultures travaillent ensemble avec des tissus et des techniques
différentes. Ainsi, les femmes se rapprochent ; toutes s’entendent globalement bien et nous n’avons pas de plainte concernant le racisme entre les participantes. Malgré cet effort pour inclure au mieux les femmes venant d’Afrique Subsaharienne, la recherche d’emploi reste évidemment une grande difficulté car comme chez vous en Europe, avoir un emploi est
conditionné à la détention d’une carte d’identité.
Quelles sont vos priorités pour l’année qui arrive ?
L’association Darna a commencé un nouveau plan stratégique 2024-2026 mais nous avons besoin de trouver des partenaires, du budget et d’améliorer notre capacité d’organisation afin de pouvoir rester aux côtés des groupes vulnérables et de continuer notre travail essentiel. Nous souhaitons continuer de développer nos projets.