Par le Balai // collectif de lutte à l’ULB
En mars 2025, à l’ULB, un nouveau mouvement a émergé contre la sous-traitance du nettoyage. Étudiant·es et membre du personnel du l’ULB se sont lié·es avec les nettoyeur·euses de leur campus pour entamer une campagne sous la bannière “Balai en Lutte”. Le but : en finir avec la mise en compétition des entreprises de nettoyage qui exerce in fine une pression considérable sur le personnel du nettoyage. Retour sur moins d’une année de lutte liant ouvrier·es du nettoyage, étudiant·es et personnel de l’ULB.
Il fait encore noir quand le 7 mars avant l’aube, les employé·es de ISS se rassemblent devant le local qui abrite leur matériel de travail. Le local est fermé, cadenassé, comme tous les autres
bâtiments du campus du Solbosch. Aujourd’hui on ne travaille pas, tout est bloqué, c’est la grève.
Comme chaque année depuis 2018, le campus devient le théâtre de mobilisations dans le cadre de la journée de lutte pour les droits des femmes et minorités de genre. L’une des revendications clé est celle de la revalorisation du travail du soin, toujours largement effectué par les personnes sexisées. Et sur le campus, celles et ceux qui payent le plus les frais d’un travail sous-valorisé, ce sont bien les nettoyeur·euses. Ce matin-là donc, on a profité de la pénombre encore ambiante et de l’incapacité forcée de travail des nettoyeur·euses pour projeter des extraits du film « Le balai libéré » de Coline Grando. L’histoire est celle de la lutte menée par les nettoyeuses de l’UCL des années 70, qui mena non seulement au licenciement de leur propre patron mais aussi à leur organisation en autogestion pendant 15 ans. Quelques semaines après la projection, l’idée a fait son chemin : finalement, cette histoire… pourquoi pas à l’ULB, en 2025 ? De fait, à l’ULB comme dans la plupart des grandes entreprises et institutions, le travail de nettoyage est réalisé par des personnes employées dans une entreprise externe à l’institution. Ici, sur le campus du Solbosh, l’entreprise en question, embauchée par l’ULB, est ISS.
Le système de la sous-traitance est vicieux. Dans le cas de l’ULB, un appel d’offres aux entreprises de nettoyage (comme ISS) est réouvert et renégocié tous les quatre ans. Le but du renouvellement de cet appel est de minimiser les dépense pour l’université. En pratique, ce sont les employeur·ses imposant les cadences les plus rapides à leurs ouvrier·es qui seront retenu·es.
La répétitivité quotidienne des mouvements, jointe aux cadences imposées, génèrent de
nombreuses maladies : syndromes du canal carpien, tendinites, problèmes de dos, etc. Ces
problèmes de santé mènent régulièrement à des arrêts prolongés de travail pour cause de
maladie longue durée. Nombreux sont les récits de membres du personnel qui ont dû se faire
opérer de la main ou des articulations. En fin de compte, la sous-traitance accentue ce problème des cadences infernales et permet à l’ULB de sedédouaner des conséquences pourtant trèsmanifestes sur la santé du personnel.
À la pénibilité physique du travail de nettoyage, s’ajoute la pénibilité liée aux horaires. Ainsi, les
journées des nettoyeur·euses du campus débutent avec un réveil souvent vers 4h30 mais
parfois plus tôt. La plupart ne vivent pas près de l’ULB. Le pointage est à 6h, les auditoires doivent être prêts pour 8h, heure des premiers cours. L’unique pause a lieu à 11h45, presque 6 heures après le début du jour, et est chronométrée à 30 minutes. La journée se termine tôt vers 14h – pour celles et ceux qui n’enchainent pas avec un emploi complémentaire. Mais la soirée
s’achève vite aussi : le réveil retentit toujours tôt le lendemain. Pour beaucoup, la vie familiale est limitée, voire mutilée par ces horaires.
Une autre source de pénibilité est celle liée au contrôle. Le personnel du nettoyage est soumis
à mille-feuille de contrôle : l’entreprise réalise elle-même un contrôle sur ses ouvrier·ères
auquel se rajoute celui réalisé par les 3 brigadiers (3 temps-plein) de l’ULB et celui de
l’entreprise externe. Un dossier de harcèlement moral et sexuel, de racisme et d’exposition à
l’amiante a mené en 2025 au licenciement d’un des brigadiers de l’ULB et au déplacement des
deux autres. Néanmoins, la situation reste difficile avec les nouveaux brigadiers, parfois
accompagnés de l’entreprise externe, qui mènent leurs contrôles aux critères impossibles
parfois juste après le passage des étudiant·es et de façon surprise.
Depuis mars 2025, aux réunions entre sympathisant·es et délégués syndicaux ISS, succèdent
des midis de solidarité où nettoyeur·euses, personnel de l’ULB et étudiant·es se rencontrent
autour d’un sandwich ou d’un café gratuits. Depuis septembre, ces repas se poursuivent et
prennent de l’importance. Et pendant les journées de grève des 24, 25 et 26 novembre le
Foyer, rebaptisé de lutte, a rassemblé plus de 50 membres du personnel du nettoyage pour la
rédaction et l’adoption de revendications transitoires à destination de l’ULB.
Puis vient décembre, une journée décisive fait évoluer la lutte : le Balai en lutte, composé alors
de 20 employé·es ISS et 20 soutiens de l’ULB, se retrouve à Paris pour rencontrer une cinquantaine de nettoyeur·euses de Sciences Po Paris (Collectif du Lien) ainsi que quelques personnes soutien de Sciences Po Grenoble (Syndicat Ourse). Le lien entre ces deux collectifs : avoir arraché quelques victoires d’amélioration de leurs conditions de travail, parfois au prix de plusieurs semaines de grève. Le chemin vers la fin de leur sous-traitance reste cependant
encore semé d’embuches. À la fin de la journée on se promet de se retrouver vite et, surtout, on scande joyeusement le début de la première Internationale du Nettoyage. Au terme de
presqu’une année de rencontres et mobilisations, l’évolution du mouvement Balai en lutte
amène beaucoup d’espoir quant à l’alliance possible entre personnes d’âges, lieux de vie et
statuts sociaux différents. Dans un climat politique et économique de plus en plus brunâtre,
des interstices de lutte de classe continuent d’émerger, voire de flamber.