Par Charlie Gelaesen, animatrice aux Jeunes FGTB de Verviers
Les jeunes FGTB étaient représentés lors de la seconde rencontre internationale des jeunes syndicalistes de la Confédération Syndicale des Amériques (CSA) qui se déroulait au Honduras en novembre 2024. Ce fut l’occasion d’échanger avec des camarades d’Amérique du Nord, Centrale, du Sud et des Caraïbes, et d’apprendre de leurs méthodes adaptées à leur réalité de terrain bien différente de la nôtre.
Des jeunes internationalistes et uni·es
La chaleur est étouffante sur le campus de l’Université Nationale Autonome du Honduras. C’est la saison des pluies, les moustiques pullulent et l’humidité colle à la peau. Pourtant, impossible d’être de mauvaise humeur. Je ne connais personne, mais à peine arrivé·e à l’auditoire où se tiendra la première plénière, je suis happé·e par une série d’embrassades, d’accolades, de poignées de main comme si j’avais toujours fait partie du groupe.
Cette chaleur humaine, au-delà de son aspect culturel, est un outil fantastique qui aura permis tout au long de l’évènement d’avoir des débats ouverts, soutenus et bienveillants malgré la gravité des sujets abordés. Au fil des prises de parole, je me rends compte que malgré la multitude de pays représentés, les problèmes auxquels nos camarades de l’autre côté de l’Atlantique font face sont très similaires. Corruption, pauvreté créant un milieu fertile pour les gangs, l’ingérence états-unienne, impérialisme, tout semble aller contre elleux, à l’exception des hondurien·nes qui sortent récemment de douze ans de narco-dictature et qui ont désormais une présidente pro-syndicats. Ce qui me saute le plus aux yeux, c’est leur détermination et leur capacité à se soutenir au-delà des frontières. Les cartes de visites s’échangent comme des vignettes Panini, les gens se portent volontaires pour en assister d’autres dans leurs projets, aucun problème n’est laissé sans un semblant de solution. L’atmosphère est vibrante, nous nous nourrissons de l’énergie de toustes, et un sentiment enivrant d’invincibilité dans notre unité s’installe. Tout le monde sait que c’est utopiste, mais n’en a que faire. Sur le moment, nous en avons toustes besoin.
Militantisme risqué
Les libertés syndicales sont quasi inexistantes sur le territoire de la CSA. Lors d’un dîner, je discute avec Shakeda Williams, de La Barbade. Elle est régulièrement en contact avec les camarades de Haïti, absent·es car iels s’étaient vu refuser l’entrée au Panama, escale obligatoire pour atteindre le Honduras. Elle m’explique que lorsqu’iels se réunissent tous les quinze jours, iels ne savent pas si tout le groupe sera toujours libre, voire en vie, la fois suivante. Silence autour de la table, regards peinés. Tout le monde imagine ses propres camarades dans cette situation.
Nos camarades argentin·es, sous pression à cause du gouvernement libertarien de Javier Milei, sont persécuté·es. Une discussion avec l’une d’elle se termine presque en larmes. « J’ai mal pour mon pays. J’ai mal pour mon peuple. J’ai peur pour mes combats. », me dit-elle. Elle me serre les mains jusqu’à ce que ses phalanges soient blanches. Naira Leal, coordinatrice de projet à la CSA, m’annonce qu’il lui a été récemment interdit de s’y déplacer pour y soutenir un mouvement social. “Trop dangereux”, conclut-elle en haussant les épaules avec résignation. Et malgré cela, Luciana Prastalo, employée d’Aerolinas Argentinas, la compagnie aérienne nationale, nous distribue des tracts et vient nous parler du mouvement syndical pour lutter contre sa privatisation.
À la fin de l’évènement, la délégation IFSI¹1-Jeunes FGTB est rejointe par Dibett Quintana, venue pour la troisième Conférence des Femmes de la CSA organisée dans la foulée de la rencontre des jeunes. Elle est colombienne, activiste syndicaliste, féministe et pour les droits des peuples indigènes. Nous dînons ensemble. Elle est solaire, et fait tourner toutes les têtes quand nous entrons dans le restaurant. Plus tard dans la soirée, elle me livre son histoire. Elle m’annonce que le procès des assassins de sa mère est sur le point de débuter. Le mobile était indéniablement politique. Et malgré le risque, elle a choisi de reprendre les combats que sa mère n’a pas pu terminer. Elle fait tourner son pendentif de soutien à la Palestine dans ses doigts pendant qu’elle raconte avoir été agressée chez elle, extrêmement violemment, par des hommes masqués, pour l’intimider. Ils n’ont jamais été retrouvés, et elle ne saura jamais qui les a envoyés, le gouvernement ou une multinationale.
Lors du lancement de la Conférence des Femmes, Yolanda Lamas, de l’IFSI, me montre quelqu’un au loin. « Elle a dû fuir le Venezuela avant d’être arrêtée. », explique-t-elle solennellement. Je hoche la tête, je ne sais pas quoi dire.
Féminisme intersectionnel et intergénérationnel
Plus tard, Lina Montilla-Diaz, camarade militante au parti communiste colombien, m’attache un foulard autour du cou. En satin violet, il porte le slogan « sindicalismo fuerte, mujeres al frente », soit « syndicalisme fort, les femmes à l’avant », un des nombreux cadeaux d’amitié que j’aurai reçu pendant cette mission. Je prends un moment pour regarder autour de moi, et ce n’est pas sans surprise que je remarque des femmes paraissant âgées de plus de 70 ans. Toutes les générations de la classe travailleuse sont représentées dans la salle. Je me tourne vers Yolanda et son expérience pour un peu de contexte. Elle m’explique que vu la culture patriarcale des pays représentés, rester actives dans la lutte est souvent un des seuls moyens qu’ont ces femmes d’avoir un semblant de pouvoir sur la condition féminine et l’avenir des générations futures, et que ça ne leur donne pas envie de partir à la retraite. Je repense au rassemblement féministe organisé par les jeunes lors de la première journée de leur conférence, à l’université. Nous y avons chanté, crié, que notre société appartenait aussi aux femmes, y compris les noires, les putes, et les trans. Je me dis que dans le slogan, on aurait pu inclure les vieilles.
Les discussions du lendemain sont techniques. Il est question d’adopter des positions pré-congrès de la CSA. La délégation canadienne, consciente de son privilège et son statut de colon par rapport à d’autres, tente diplomatiquement d’apporter ses résolutions sur la table tout en ne prenant pas trop de place dans la discussion. Je laisse traîner mes oreilles et j’entends que la commission d’à côté rappelle que fournir des protections menstruelles gratuites ne servira pas aux communautés rurales ne disposant pas encore d’eau courante. Quand je quitte la salle climatisée à la pause, ce n’est pas que la lourdeur de l’air extérieur qui m’accueille, mais aussi un vif débat sur l’accès aux services de garde d’enfants sur ma gauche. Et sur ma droite, un groupe d’une vingtaine de camarades discute IVG, droits LGBTQIA+ et antiracisme. Elles sont d’accord sur un seul point : il n’y aura pas suffisamment de temps pour tout aborder.
Crise existentielle ou renaissance
Je regarde par la fenêtre de l’énorme pick-up du camarade Oscar, qui s’est porté volontaire pour nous amener à l’aéroport, à un peu moins d’une heure de l’hôtel. Mes yeux sont rivés sur les immenses collines boisées à l’horizon. Je repars du Honduras avec une connaissance élargie du monde. Pourtant, au lieu d’apporter des réponses, cela m’apporte des questions.
Pouvons-nous rétablir cette même unité dans nos rangs ? Les rires, les larmes et les embrassades des derniers jours se bousculent dans ma tête.
Arriverons-nous à protéger nos libertés syndicales, pour ne pas en arriver à la situation de beaucoup de camarades américain-es ? Les récits d’oppression, de répression et de violences que j’ai pu écouter m’obsèdent.
Apprendrons-nous suffisamment de la ferveur de nos camarades du Sud, face à l’adversité grandissante du monde ? J’aime espérer que oui.
Je m’en mets plein la vue une dernière fois. Je mémorise la sensation de la chaleur humide sur ma peau. Je rentre plus déterminé-e que jamais.
- ¹ L’IFSI est une ASBL de coopération syndicale internationale travaillant avec la FGTB et une multitude de syndicats en Afrique, en Amérique et en Asie.
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