Par Charlie Gelaesen // animateur aux Jeunes FGTB Verviers
Dans l’espace médiatique, la vieillesse féminine est victime d’un manque criant de représentation. Plus les femmes avancent en âge, plus elles disparaissent des écrans, des récits et des imaginaires collectifs. Cette invisibilisation n’est ni innocente ni anodine : elle révèle une expression profonde du sexisme et de l’âgisme, deux systèmes de domination qui se renforcent mutuellement.
Les chiffres belges confirment cette tendance. Dans les programmes audiovisuels de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la représentation des classes d’âge aux extrémités de la pyramide démographique est extrêmement faible : alors que les 50-64 ans et les 65 ans et plus représentent près de 40 % de la population de la de la Fédération, iels n’apparaissent respectivement qu’à hauteur de 15,82 % et 5,97 % à l’écran d’après les chiffres du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel.
Dans la fiction : fin du récit pour les vioques
Dans les séries et les films grand public, les femmes âgées sont rares et leurs rôles presque toujours secondaires. Elles sont mères, grand-mères, voisines, figures de soutien, rarement des sujets à part entière. Leurs désirs, leurs conflits, leurs trajectoires personnelles sont largement absent·es des récits.
La vieillesse féminine y fonctionne comme une fin symbolique : fin du désir, donc fin de la centralité narrative. À l’inverse, les hommes vieillissants continuent d’occuper l’espace du pouvoir, de l’expertise et même de la romance, souvent aux côtés de partenaires féminines beaucoup plus jeunes. Cette asymétrie révèle une perception sociale dommageable : la valeur masculine serait cumulative, tandis que la valeur féminine serait périssable.
L’illusion pseudo-progressiste de la femme âgée exceptionnelle
Même lorsque les médias prétendent rompre avec ces schémas, le piège demeure. Certaines oeuvres, souvent saluées comme progressistes, mettent en scène une femme âgée « exceptionnelle » : brillante, libre, anticonformiste. Cette figure fonctionne en réalité comme un alibi. Présentée comme étonnante « pour son âge » ; elle reste une anomalie et non une représentation ordinaire de la vieillesse féminine.
Le message est implicite mais clair : une femme âgée intéressante est une exception, pas une norme. Cette mise en avant ponctuelle permet de célébrer la diversité tout en évitant de transformer réellement les imaginaires dominants, c’est une forme de tokenisation.
Aux infos : une parole disqualifiée
Dans les médias d’information, la situation est tout aussi révélatrice. Les femmes âgées y apparaissent rarement comme expertes ou porteuses de savoir. Elles sont plus souvent montrées comme victimes ou témoins passif·ives. Leur parole est majoritairement dépolitisée.
Ce constat s’inscrit dans un paysage plus large : malgré une progression de la présence féminine globale à l’écran, les programmes audiovisuels belges restent profondément marqués par une tendance à l’âgisme. Les tranches d’âge les plus visibles sont celles des 19-34 ans et des 35-49 ans, tandis que les seniors, et particulièrement les femmes, sont marginalisé·es.
Dans la pub : visibilité conditionnelle et flicage des corps
La publicité offre une visibilité certes plus fréquente, mais profondément conditionnelle. Les femmes âgées y apparaissent surtout dans les campagnes dites « anti-âge », où la vieillesse est présentée comme un problème individuel à corriger. Les rides et les cheveux blancs sont présenté·es comme des défauts, rendant difficile l’acceptation par les concernées de leur vieillissement inévitable.
Même lorsqu’elles sont mises en avant, ces femmes sont lissées, normées, esthétisées. La vieillesse n’est acceptable qu’à condition de ne pas trop se voir, de rester maîtrisée, discrète et conforme aux injonctions des normes de beauté.
Une question féministe centrale
L’invisibilisation n’est pas sans conséquences. En influençant l’imaginaire collectif, elle alimente l’âgisme social, fragilise l’estime de soi et renforce l’idée que l’existence des femmes une fois âgées serait moins digne d’attention. Elle prive aussi les générations plus jeunes de modèles représentatifs et multiples de vieillissement féminin.
Pousser à rendre visibles les femmes âgées n’est pas un geste symbolique, c’est une stratégie nécessaire à la libération de toute une catégorie démographique parfois oubliée de nos propres combats. Tant que vieillir en tant que femme restera synonyme d’invisibilisation, que l’adjectif « vieille » restera péjoratif dans le langage courant, nos victoires seront incomplètes.