Par Julien Scharpé, chargé de communication aux Jeunes FGTB
Les accords budgétaires conclus par les gouvernements de droite en Wallonie et en Fédération Wallonie-Bruxelles ont attaqué durement le secteur associatif. La suppression des subsides pour les associations considérées comme liées aux piliers politiques et la réforme prévue des contrats APE vont détruire de nombreux emplois. Concrètement, les choix politiques du MR et des Engagés consistent à affaiblir l’éducation permanente et les organisations de jeunesse pour restreindre des droits collectifs qui semblaient acquis.
Ces deux branches du secteur associatif donnent les moyens aux citoyen·nes de s’organiser et de contester l’organisation de la société. Il s’agit d’une mission inscrite dans l’article n°4 du décret de 2009 sur les Organisations de Jeunesses et l’article 1er du décret de 2003 relatif au développement de l’éducation permanente. Le fait qu’en Belgique, l’État reconnaît la légitimité de ces contre-pouvoirs et les finance remonte à l’Histoire politique de nos régions.
Qu’est-ce que les piliers ?
Au XIXᵉ siècle, la Belgique était qualifiée par Karl Marx de paradis pour les capitalistes. L’activité syndicale y était réprimée pénalement et organiser une grève était l’un des meilleurs moyens de faire un tour en prison. Face à la répression de la bourgeoisie, le mouvement ouvrier a été contraint d’organiser différents espaces d’autonomie leur permettant de financer des caisses de solidarité, ainsi que d’éveiller politiquement les travailleur·euses.
C’est d’ailleurs le regroupement de ces différents espaces qui a permis la création du Parti Ouvrier Belge en 1883. C’est à ce moment que le mouvement ouvrier parvient à se doter de premiers représentants politiques et à faire converger différentes luttes. Le développement par le bas, structuré et extrêmement massif du socialisme effraya catholiques et libéraux qui durent réagir en développant leurs propres associations.
Au fil des décennies et de combats politiques, se développent des piliers d’orientation catholique, laïque, libérale ou socialiste, qui encadrent la vie des individus du berceau au tombeau. En Belgique, l’ensemble des écoles, des hôpitaux, des mutualités, des syndicats, des coopératives et bien d’autres associations sont marqués par une orientation philosophique et politique.
Dès 1921, la Belgique vote la loi relative aux associations sans but lucratif. Cette loi naît des victoires syndicales sur la liberté d’association et de la limitation de la journée de travail à 8 heures. Dans la foulée, d’autres législations comme l’arrêté royal du 5 septembre 1921 déterminant les conditions générales d’octroi de subsides aux œuvres complémentaires de l’école vont être adoptées pour accompagner le temps libéré pour les loisirs ouvriers. L’ensemble du corpus juridique jette les bases de la reconnaissance officielle de l’éducation permanente, bien que la perspective idéologique de cette législation soit paternaliste.
Le pacte culturel
Sous l’impulsion de Marcel Hicter, la politique culturelle en Belgique s’inscrit dans une dynamique de démocratisation dans les années 70. Les notions de démocratie culturelle et d’éducation permanente traduisent la volonté des pouvoirs publics de dépasser le paternalisme à l’égard de la classe ouvrière. Cette nouvelle vague culturelle s’oppose à l’idée qu’il est nécessaire de moraliser la population et de lui faciliter l’accès à la culture légitime. Au contraire, celle-ci tend à légitimer les cultures populaires et leur donner les moyens d’exister dans l’espace public.
Le film Pour un monde plus humain de Jean-Marie Piquint illustre l’ambition initiale de la démocratie culturelle : conjuguer accès universel et encadrement institutionnel. Commandé par le ministère de la Communauté Wallonie-Bruxelles, il retrace la mise en œuvre du plan culturel imaginé par Pierre Wigny dès 1967, avec l’appui de Marcel Hicter. Sept années de réalisation montrent la transition entre traditions populaires (poésie, folklore, etc.) et infrastructures modernes : maisons de la culture, bibliothèques décentralisées, bibliobus, théâtre itinérant, formation d’animateur·trices, sauvegarde des sites.
Ce mouvement s’appuie et se développe grâce au secteur associatif issu des luttes sociales qui obtient reconnaissance et moyens supplémentaires. Mais cette avancée s’accompagne d’une contrepartie : l’institutionnalisation des pratiques permet aux autorités de pacifier les tensions sociales et de garder un droit de regard sur les associations. Il s’agit d’un compromis entre les mouvements sociaux et les pouvoirs publics qu’on peut qualifier de pacte culturel.
La pratique de l’éducation permanente est un outil de lutte
Bien que le secteur de l’éducation permanente repose sur un compromis, il n’en est pas moins un outil de lutte au service des travailleur·euses. Le décret ne valorise pas l’intégration des classes populaires au sein de la société mais bien le développement de leur émancipation.
Les associations reconnues et soutenues par le décret sont donc tenues d’organiser des activités collectives qui sont à destination et construites par les citoyen·nes. Il s’agit moins d’intégrer les classes populaires à la société qu’à la transformer : en obtenant par exemple, d’une agence immobilière de rénover un bâtiment insalubre ou encore de forcer une administration à agir sur la question de la fracture numérique.
Ce qui dérange le MR et les Engagés, c’est que la tradition du secteur associatif en Wallonie et à Bruxelles ne se limite pas à transmettre des informations de l’administration aux administré·es, mais à promouvoir un dialogue politique contraignant le pouvoir exécutif à devoir prendre en compte les revendications populaires. Un dialogue que des ministres comme Valérie Glatigny et Elisabeth Degryse aimeraient transformer en monologue interminable.
Si l’on devait s’arrêter à des considérations folkloriques, on pourrait décrire le rôle de l’éducation permanente comme un secteur qui agite les chaînes de celleux qui les portent pour qu’iels en saisissent leur poids et les brisent.