Les dérives de la commercialisation des crèches en France et les implications pour la Fédération Wallonie-Bruxelles

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Par Gaspard Massart, animateur des Jeunes FGTB Namur

En juin 2022, un enfant de onze mois est retrouvé mort dans une crèche privée du groupe People & Baby à Lyon. Il avait été forcé à ingérer du Destop par une auxiliaire de puériculture. À la suite de ce drame, deux journalistes, Daphné Gastaldi et Mathieu Périsse, lancent un appel à témoignages. En quelques jours, ils reçoivent plus de 130 récits et publient Le prix du berceau, un livre-enquête sur les dérives de la libéralisation des crèches. Un an plus tard, Victor Castanet, déjà auteur des Fossoyeurs sur les maisons de retraite, publie Les Ogres, qui prolonge cette enquête dans le secteur de la petite enfance.

Ce scandale a mis en lumière la réalité des crèches gérées comme de véritables multinationales. Peut-on réellement faire confiance aux logiques capitalistes pour s’occuper de nos bébés ? Le modèle français, aujourd’hui largement privatisé, semble en tout cas inspirer les choix politiques du gouvernement francophone belge.

Le modèle libéral français de la petite enfance

En 2021, un quart des places en crèches françaises étaient gérées par des entreprises commerciales, dominées à 65 % par quatre grands groupes. Dix ans plus tôt, elles ne représentaient que 11 %. En deux décennies, une série de réformes a ouvert la voie à la marchandisation du secteur : égalité de subventionnement entre structures publiques et privées, déductions fiscales pour les entreprises finançant des places en crèche pour leurs salarié·es, et délégation de la gestion de certaines crèches municipales à des opérateurs privés.

Ce cadre a entraîné une concurrence acharnée entre groupes commerciaux, les poussant à réduire les coûts, notamment sur la masse salariale qui représente environ 80 % des dépenses. En 2014, un système de financement basé sur les heures de présence des enfants a remplacé le financement selon la capacité agréée. Cette réforme a incité les gestionnaires à maximiser le taux d’occupation à tout prix, recourant au surbooking et à la flexibilité extrême. En 2022, face à la pénurie de personnel, des dérogations ont permis le recrutement de travailleur·euses non qualifié·es, aggravant encore la situation.

Les conséquences sociales et humaines

Les conséquences pour les travailleur·euses sont désastreuses. Les équipes vivent en sous-effectif permanent, avec des cadences intenables et une pression constante. Dans nombre de structures, il est impensable d’avoir une personne de plus que le minimum légal pour toucher les subventions, mais il n’est pas rare d’en avoir une de moins. Cette logique productiviste transforme le quotidien en enfer pour les professionnel·les, multipliant les cas de burn-out et de dépression. Comment exercer un métier fondé sur la patience, la douceur et la bienveillance dans de telles conditions ?

Les directions ne sont pas épargnées : elles subissent un contrôle managérial permanent, oscillant entre chantage et flatterie. Les budgets d’achat de matériel ou de jouets sont conditionnés aux résultats financiers de la crèche, tandis que des primes récompensent les responsables les plus rentables. Cette logique provoque une profonde souffrance éthique et morale dans un secteur censé être avant tout éducatif et social.

Pour les enfants, les conséquences sont tout aussi graves. L’accueil s’est largement dégradé, avec trop peu de personnel pour trop d’enfants, en raison du financement lié au taux d’occupation plutôt qu’à la capacité agréée. Même les repas sont concernés : les grands groupes poussent les structures à réduire leurs commandes pour économiser. Ces dérives, mises au jour par les enquêtes journalistiques, ont conduit à plusieurs procès, dont celui du meurtre de 2022 et celui de deux employées poursuivies pour maltraitance et violences sur mineurs.

Le risque d’une contagion politique en Fédération Wallonie-Bruxelles

En s’inspirant de ce modèle, le gouvernement MR–Les Engagés propose aujourd’hui plusieurs mesures favorisant la commercialisation du secteur en Fédération Wallonie-Bruxelles. Les projets incluent le subventionnement des infrastructures des crèches commerciales, l’octroi de forfaits complémentaires par place, le soutien aux entreprises réservant des places pour leurs salarié·es et un financement modulé en fonction du taux d’occupation.

Or, déjà 10 % des crèches francophones sont des structures non subventionnées, à but commercial, avec des tarifs prohibitifs pour de nombreuses familles. Ces mesures reproduisent donc les mécanismes français, en ouvrant la porte à une discrimination financière entre familles et à une logique de profit au détriment de la mission éducative.

La position de la FGTB wallonne

Face à cette dérive, la FGTB wallonne plaide pour le maintien et le développement du secteur public et associatif subventionné. Elle demande un financement basé sur la capacité d’accueil agréée et non sur les heures de présence, des normes strictes en matière de qualité, de formation et d’encadrement, et une accessibilité financière garantie pour toutes les familles, y compris les plus fragiles. Le syndicat rejette toute marchandisation du secteur et défend un modèle centré sur la qualité de l’accueil et la reconnaissance du travail des professionnel·les.

Conclusion

L’expérience française a démontré les effets dévastateurs de la commercialisation des crèches : chaos dans la gestion, pénurie de personnel qualifié, conditions de travail dégradées et banalisation de la maltraitance. En suivant cette voie, le gouvernement MR–Les Engagés risque de reproduire les mêmes erreurs.

La FGTB wallonne appelle à résister à cette orientation et à défendre un modèle qui place l’enfant, le personnel et la qualité de l’accueil avant la rentabilité. S’inspirer de pays comme le Danemark, où l’accueil de la petite enfance reste un pilier du service public, serait une voie bien plus prometteuse pour répondre aux besoins des familles et à l’intérêt général.

Sources :

Castanet, V. (2024). Les Ogres. Flammario

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