La démocratie en question

Temps de lecture : 5 minutes

Par Benjamin Vandevandel, détaché pédagogique aux Jeunes FGTB

Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles procède à une cure d’austérité sur de nombreux secteurs : enseignement, éducation permanente, culture, organisations de jeunesse, secteurs d’aide aux personnes, … La liste est longue. En parallèle : revenus du capital peu voire pas taxés, lutte contre la fraude fiscale à l’agonie, plafonnement des cotisations patronales pour les plus hauts salaires… l’évidence ne serait-elle pas d’aller chercher l’argent où il se trouve ? Oui… mais non ! Et ce serait « logique » pour l’idéologie libérale née au lendemain des révolutions étatsunienne et française. Ou tout du moins pour son interprétation poussée à l’extrême.

Égaux, mais pas trop

L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 atteste que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » 

La Déclaration admet donc que certains puissent jouir d’un statut privilégié qui ne se justifiera plus par la naissance (noblesse) ou par la caste (clergé) mais bien par son utilité commune. C’est dans cet esprit qu’aujourd’hui un fonctionnaire de l’État peut être un « statutaire », titre qui lui donne une indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Les juges sont statutaires afin de garantir leur indépendance vis-à-vis des pouvoirs exécutifs et législatifs.

Les « privilèges » sont donc vus ici comme garants de l’utilité commune, indispensables à l’organisation de la société.

Abolition des privilèges : mouais…

Avant la Révolution française, le privilège est la norme. Clergé, Noblesse, Tiers état, villes, corporations … toustes jouissent de privilèges propres. Le Clergé et la Noblesse représentent 2% de la population ; la Révolution française supprime les privilèges de ces derniers tout en consacrant ceux des propriétaires du Tiers état. La méritocratie (article 1, consolidée dans l’article 6) et la propriété privée (article 17, la consacrant comme « inviolable » et « sacrée ») sont présentées comme étant d’ordre naturel.

Mérite

L’article 6 consacre que « Tous les citoyens (…) sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talents ».

N’est donc plus mandataire d’une fonction publique un homme par droit du sang ou de son appartenance au clergé mais bien (théoriquement, car 60% de la population n’a pas accès à l’éducation) par l’unique mérite qu’il aura à accéder à la fonction. Dans l’esprit de la Déclaration, ce mérite s’inscrit dans l’intérêt collectif et non dans l’intérêt personnel. 

La Révolution française n’est donc en rien l’abolition totale des privilèges, mais bien la transition d’un régime féodal vers un régime républicain consolidant ceux de la haute bourgeoisie. 

Enseignement obligatoire et éducation populaire

L’enseignement primaire devient obligatoire en France en 1882 ; la Belgique suit en 1914 avec un effet réel à partir de 1919. Le 19ème siècle voyait déjà se développer une éducation populaire au sein des populations ouvrières ; l’enseignement formel obligatoire, obtenu de hautes luttes, sera lui sévèrement encadré. Impensable pour le clergé de voir un enseignement étatique éloigner les enfants de la religion ou, tout comme pour le patronat, les sensibiliser à des idées socialistes qui remettraient en cause l’ordre naturel établi.

L’éducation populaire ne disparaîtra pas avec l’obligation scolaire, au contraire : elle est officiellement reconnue dès 1945 et institutionnalisée dans un décret de 1976. Garante, comme l’enseignement obligatoire, de la construction d’un esprit critique et de la démocratie, elle va se voir mise à mal dès l’aube des années 80 avec l’émergence du néolibéralisme.

Les années 80, le tournant

Toute intervention dans les affaires privées est vue comme un frein à l’investissement et comme une attaque contre la sacrosainte propriété privée et la méritocratie par le néolibéralisme naissant.

Le mérite, vidé de sa substance originelle, consacre à présent le mythe du self made man et ce sans tenir aucunement compte de l’intérêt général : la concentration des richesses dans les mains de quelques individus est un modèle de réussite. Au détriment des populations, de la nature, du climat, de la planète. 

Les limites du modèle étant de plus en plus visibles, il faut combattre l’opposition jusque dans la diffusion des idées et quitte à défendre l’indéfendable : climatoscepticisme, grand remplacement, « profiteurs du système », fonctionnaires « rouges » et privilégié·es, immigration criminelle … Tout est bon pour sauvegarder le système. 

Jusque dans les esprits

La guerre culturelle portée chez nous par la droite depuis les dernières élections est l’aboutissement de cette logique néolibérale. « L’utilité commune » est devenue « les besoins des entreprises ». Quand on supprime une année de tronc commun et que l’on impose un « esprit d’entreprendre » dès le début du secondaire, c’est pour répondre aux besoins des (grosses) entreprises qui captent plus de 50 milliards d’argent public par an sans contrepartie. 

Quand on veut priver de statut les enseignant·es, c’est pour les rendre dépendant·es de l’arbitraire du politique. 

Quand on qualifie des décisions de justice de « politiques », c’est l’indépendance des juges que l’on attaque.

Quand tout ce qui sort du champ des idées de droite est qualifié de « mensonge », de « fake news », de « fascisme de gauche », de « wokisme » même face aux preuves les plus irréfutables, c’est l’apogée d’une guerre culturelle qui pose le modèle néolibéral comme seul socle d’organisation de la société … et qui n’entend pas que soit subsidié tout organisme qui remet le dogme en question.

L’utilité commune n’est plus vue que sur un point de vue économique profitant à un nombre de plus en plus restreint, modèle que la droite entend défendre bec et ongles, tant sur le plan politique que sur celui de l’éducation et ce au détriment de toute logique économique et sociale. 

Il est impensable pour la droite de taxer le capital : c’est une attaque à la propriété privée. Impensable de taxer les ultra-riches : ils le sont par leur mérite. Réfléchir à une répartition équitable des richesses produites et aux déséquilibres générés par le capitalisme tient presque d’aller contre l’ordre naturel des choses. Tout ce qui va à l’encontre de l’idéologie doit être combattu. 

Quand sont raillées les sciences sociales, quand les universités sont attaquées, quand la presse subit des pressions politiques, quand un gouvernement décide de sabrer dans l’éducation, l’enseignement, la culture, le secteur associatif … ce n’est jamais idéologiquement innocent. Et cela doit nous faire réagir de toute urgence.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *