Audi Forest : la lutte pour l’emploi

Temps de lecture : 5 minutes

Propos recueillis par Miguel Schelck // animateur des Jeunes FGTB Bruxelles

Omar travaille à Audi Brussels où il est délégué syndical et siège au CPPT depuis 4 ans. Cette usine de 3.000 travailleurs et travailleuses produit l’Audi Q8 e-tron. Omar est également membre du bureau des Jeunes de la FGTB Bruxelles et lutte pour un avenir stable et solide pour l’ensemble de la jeunesse.

Ces derniers mois, on parle beaucoup des problèmes rencontrés par l’usine Audi Forest sur l’avenir de la production et de l’emploi. Peux-tu nous expliquer la situation ?

C’est complexe. Depuis la crise, on a dû faire face à plusieurs défis. Et ils sont majeurs : ce sont des problèmes de livraison liés aux fournisseurs, il y a moins de volume de production, et davantage de chômage temporaire. À côté de ça, la guerre en Ukraine et la crise d’inflation en Europe font que moins de gens achètent des voitures électriques.. On est également victime
de la concurrence : il existe plusieurs modèles avec des technologies plus avancées. On se retrouve donc dans une situation où les volumes baissent chaque mois.


On peut aussi mentionner le fait que plusieurs gouvernements ont changé leur soutien aux voitures électriques. L’Allemagne et la Belgique ont par exemple réduit les subsides liés à l’achat d’un véhicule électrique. Forcément, moins de gens en achètent.


C’est dans ce contexte que la direction a pris la décision de se séparer de tous nos camarades intérimaires, soit 371 travailleur·euses. Malgré cette séparation, on connaît encore des périodes de chômage. La situation est loin d’être stable au niveau du seuil de production.

Et quel est le profil des intérimaires que la direction d’Audi Brussels a décidé de ne plus rappeler ?

Les 371 travailleur·euses intérimaires qu’on avait au sein de l’entreprise étaient pour la plupart des jeunes. Depuis leur départ, la moyenne d’âge au niveau de l’entreprise est montée à 45 ans ; l’entreprise est de plus en plus vieillissante. Nous voulions garder ces jeunes parce qu’iels représentent l’avenir de l’entreprise et on comptait sur elles et eux pour
reprendre en main le travail dans l’usine.

Cela a également un impact pour les travailleur·euses plus âgé·es parce qu’iels se retrouvent maintenant sur des postes de travail très lourds et avec de faibles perspectives d’avenir en cas de licenciement.

Comment avez-vous réagi en tant que délégation syndicale quand vous avez appris que la direction allait se séparer des travailleur·euses intérimaires ?

Nous avions négocié un accord avec la direction pour qu’elle garde cette année tout le monde – y compris les intérimaires. La délégation a été choquée de cette décision qui montre que la direction n’a pas été honnête. Pourtant elle met toujours en avant la transparence et la communication avec la délégation syndicale. ça a aussi été un choc la façon dont ça a été fait parce qu’il s’agit de travailleur·euses qui se donnent corps et âme dans les tâches les plus lourdes.

Le travail qu’iels ont fourni s’est fait au détriment de leur santé. Cela nous montre la considération que cette direction a pour ces 300 familles. On ne parle pas que de travailleur·euses mais de familles, de personnes qui ont besoin de gagner leur vie pour pouvoir aller de l’avant.

On a réagi très vite en posant un préavis de grève qui est encore d’actualité aujourd’hui. On souhaite que les intérimaires les plus ancien·nes soient repris·es et reçoivent un CDI. Il faut savoir que 26 d’entre elleux ont été “licencié·es” seulement 2 semaines avant les trois années nécessaires en intérim pour obtenir un contrat plus solide. Plus largement, nous souhaitons toustes les reprendre avec leur ancienneté. On aimerait aussi trouver un accord concernant les mutations car en perdant presque 400 travailleur·euses, la direction réorganise le travail dans l’usine.

Quelle est la responsabilité de la direction dans les retards pris dans la production ?

La direction a été trop optimiste dans ses projections. Elle a engagé beaucoup trop de travailleur·euses et mal préparé la disponibilité du matériel. On n’a jamais su produire ce qu’elle pensait produire : c’est ce qui a conduit à la perte de 371 collègues. Les politiques peuvent encore sauver l’usine en faisant de Bruxelles un centre économique. On doit non seulement garder nos emplois, mais pouvoir en créer davantage.

Comme mon camarade Hillal Sor l’a expliqué auparavant, Bruxelles doit faire en sorte de devenir un centre économique dès aujourd’hui. Un exemple pratique sur lequel on s’appuie, c’est l’entreprise Renault à Douai. Elle a investi 3 milliards d’euros pour construire une usine qui produit ses propres batteries, des modules pour tout le groupe Renault, etc.

Autrement dit, Renault a fait de son usine à Douai un centre économique où se concentrent différents fournisseurs qui lui sont utiles. Ça engendre de la création de l’emploi, ça évite la perte de volumes liée aux retards de livraison et ça permet aussi d’avoir une indépendance. C’est ce qu’il nous faut pour nous les jeunes, mais aussi pour les plus ancien·nes pour qu’ils puissent terminer leur carrière sans devoir se soucier de quoi que ce soit.

Les politiques ont donc des marges de manoeuvre pour soutenir l’emploi à Audi ?

Oui, d’ailleurs une taskforce1 a été créée au fédéral. Mais les syndicats n’ont pas été invités, alors que nous sommes sur le terrain. Nous savons ce qu’il se passe et nous connaissons le ressenti des travailleur·euses. Dans tous les cas, il faut des subsides pour rendre Bruxelles la plus attractive possible. C’est le rôle du gouvernement de mettre la pression pour obtenir un modèle qui permette de créer de l’emploi.

Quel avenir peut-on imaginer pour les jeunes travailleur·euses de l’usine et plus particulièrement les jeunes intérimaires qui ont perdu leur emploi ?

La situation devient lourde psychologiquement pour tout le monde : les ouvrier·ères, les employé·es, les jeunes, mais aussi les plus âgé·es. La situation est loin d’être finie et nous restons dans le flou. La direction ne transmet aucune information, c’est injuste pour les travailleur·euses.

Si jamais une grève un peu plus dure devait se déclarer à Audi Brussels, seriez-vous content·es que des étudiant·es et d’autres jeunes syndicalistes viennent sur le piquet vous aider ?

Bien entendu. C’est sûr que nous allons mobiliser, tant au niveau de la délégation qu’au niveau des travailleur·euses. Nous soutiendrons tout le monde et pas seulement les Metallos. L’emploi concerne tout le monde : les jeunes étudiant·es, les jeunes et moins jeunes travailleur·euses, etc. Si une grève est annoncée, le soutien de toustes sera nécessaire et le bienvenu. Nous devons maintenir et créer de l’emploi à Bruxelles.

  1. L’équivalent d’un groupe de travail réunissant les responsables politiques et économiques ↩︎

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *